C’était un 2 Août, c’était il y a plus de 13 ans. Mais je m’en souviens comme si c’était hier.

Il y avait eu cet été-là un vent de liberté, d’être en vacances sans mes parents, un été sans camping sans montagne sans voyages en Allemagne-Italie-Espagne-Angleterre et tous ces pays de l’Europe que je connaissais par coeur à force de les regarder sur la carte du monde installée dans ma chambre d’adolescent, ils avaient pris la décision de m’inscrire à une colonie à l’océan, et avec le recul, j’entendrais presque la voix de ma mère dire à mon père que (c’était une bonne idée qu’il fallait que je grandisse un peu après tout il allait quand même rentrer en seconde fini de rire) en Septembre c’était le Lycée et ses briques rouges, le Lycée et ses couloirs immenses où j’étais sûr de me perdre à jamais et je me réveillais toujours en sueur lorsque j’y pensais, oui (c’était une bonne idée) avait répondu mon père et l’instant d’après, je me retrouvais dans le bus, mon sac dans la soute, un livre de Stephen King à la main pour le trajet, que m’avait offert ma mère (parce que c’est long, tu risques de t’ennuyer, ne manges pas trop de chips et bon voyage, appelle nous d’une cabine quand tu arrives). De nos jours, les enfants qui partent en colonie ont juste à envoyer un sms depuis leur tout dernier IPhone alors j’imagine que cette cabine n’existe plus ou est envahie par les ronces et les souvenirs.

J’avais ouvert la tente que j’allais partager avec Marc et Matthieu, que je ne connaissais pas, mais avec qui je finirais par devenir inséparables à la fin du séjour mais pas à la fin de notre vie, il faut dire que Marc allait finir par me piquer l’amour de ma vie au Lycée, ce foutu Lycée et ses briques rouges et que Matthieu allait être celui qui me vendrait mes premiers sachets d’herbe qu’on fumerait devant le Lycée, et la fumée bleue se mêlerait aux briques rouges et à nos rires, fiers d’être des hors-la-loi et je rentrerais, le sourire aux lèvres, m’enfermer dans ma chambre en évitant de croiser le regard de mes parents, j’avais ouvert la tente qui sentait le renfermé comme nous l’avait demandé notre moniteur de surf référent tandis qu’à côté, j’entendais Thibaut chanter De Palmas et qu’à la fin du séjour, une seule note d’une chanson de ce putain de Gérald suffisait à me rendre malade.

J’ai appris à surfer, un peu, mais j’ai surtout appris à lorgner discrètement sur les filles de la tente d’en face, et il vous faut imaginer trois jeunes adolescents allongés dans leur tente, à écouter le rire de trois jeunes adolescentes allongées dans leur tente et que rien ne destinait à les faire se rencontrer mais la vie est ainsi faite, il suffit d’une planche de surf, d’une plage et de l’eau de l’océan du matin qui était bien trop froide malgré nos combinaisons pour que six jeunes adolescents deviennent les meilleurs amis au monde, se tenant la main bras dessus bras dessous à chaque fois que nous sortions au village pour s’acheter des bonbons bien que moi, personnellement, je détestais ça surtout ceux goût réglisse mais Matthieu achetait alors Matthieu décidait et nous mangions. Notre grand jeu était de semer l’animateur sur la place du marché et profitant de notre ressemblance physique, Fantine et moi rentrions dans le tabac presse pour jouer une pièce de théâtre qui nous aurait valu un Oscar, j’en suis persuadé, à grand coup de

(Papa a dit quelle marque de cigarette déjà, je ne me souviens jamais, et elle de répondre non mais vraiment, tu ne retiens jamais rien c’est des KAMEL, tu sais des K-A-M-E-L avec ta photo dessus oui une tête de chameau, excusez mon frère, il est vraiment débile, oui deux paquets c’est ça.)

Ah et des bonbons à la réglisse aussi.

Alors, nous sortions du magasin, bras dessus bras dessous avec Fantine, sans attendre le rappel du public tandis que les autres nous attendaient un peu plus loin, avec des regards inquiets qui finissaient par devenir admiratifs lorsqu’ils voyaient ce que l’on tenait dans nos mains alors Fantine et moi, nous tentions de refaire la chorégraphie de Billy Crawford comme danse de la victoire, sous l’œil incrédule des vacanciers.

Ce soir du 2 Août 2003, nous avions pris la décision de faire le mur et en silence, allongés dans nos tentes respectives, 6 adolescents attendaient que les animateurs finissent de faire leur ronde nocturne, la lampe torche à la main, pour partir bras dessus bras dessous voir l’océan, s’asseoir sur la plage et écouter le bruit des vagues s’écraser contre la nuit, et nous avons marché, longtemps, sur le bord de la route qui menait au sable, Emilie et Aurore mangeaient des petits pots de Nutella, tout en chantonnant du Kylie Minogue, nous fumions des K-A-M-E-L tête de chameau et on buvait des bières que Matthieu avait piquées au Casino mais ne me demandez pas comment il avait fait, je l’ignore et je ne pense pas le savoir un jour. Et nous avons marché, marché jusqu’à sentir le vent salé et le crissement de l’écume à nos pieds et nous respirions enfin, la liberté.

Et puis, il y a eu un groupe de jeunes qui est arrivé du campement voisin et bientôt, nous étions 11 adolescents allongés sur la plage à rire et j’ai encore la sensation du sable humide qui me colle à la peau tandis qu’un joint tournait dans un esprit de fraternité éternel et j’ai encore le goût de l’herbe sur les lèvres tandis que la fille à côté de moi me prenait la main en me disant

Ça tourne un peu quand même tu ne trouves pas, salut moi c’est Laurence

(du moins je crois que c’est bien Laurence qu’elle s’appelait) mais je ne sais plus très bien à vrai dire, il y a des détails comme cela sans importance, et elle n’arrêtait pas de parler et moi j’avais juste envie d’écouter son silence alors pour la faire taire, j’ai dû l’embrasser, vous comprenez, il fallait bien que je fasse quelque chose. Alors, elle m’a pris la main et nous sommes partis dans les dunes parce que c’était plus joli vu d’en haut qu’elle me disait et je l’ai crue.

Nous sommes revenus cinq minutes plus tard, silencieux, essayant d’enlever le sable qui s’était glissé à travers nos vêtements, et je peux vous assurer que ce n’est pas très agréable comme sensation, et je me grattais tout en évitant le regard de Marc et Matthieu qui me demandaient

Alors alors alors c’était comment putain dis nous c’était comment allez fais pas ton chien merde

et moi qu’est-ce que je pouvais répondre à part que j’avais trouvé ça humide et que j’avais préféré entendre le bruit des vagues s’écraser sur la sable que le bruit de nos mains malhabiles partir à la chasse au trésor, qu’est-ce que je pouvais répondre à part que j’avais trouvé ça rapide et que si c’était ça faire l’amour autant faire cuire des pâtes, ça durait plus longtemps, non vous pensez bien que je ne pouvais rien dire de cela alors j’ai juste dit

Vous voyez le surf les mecs, bah pareil.

L’aurore a commencé à se lever et un petit groupe d’adolescents allongés sur le sable dormait, bercé par le rythme des vagues mais il était temps de se lever et de rejoindre nos camps et nos tentes respectifs avant que Léo l’animateur vienne nous réveiller à grands coups de

Hey meeeecs, chocolat chaud ou froid, céréales ou pas, jus d’orange, le dernier à la douche fera 20 pompes

Oui, il était temps de rentrer et nous sommes repartis, bras dessus bras dessous. Plus amis que jamais, à la vie à la mort, jusqu’à la fin des vacances.

Vincent Lahouze

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