Durant mon enfance, mes week-ends et mes vacances dans la maison de campagne de mes parents auraient pu être d’un ennui mortel si je n’avais pas été le voisin d’Emmanuel. Laissez-moi vous parler de lui, et vous comprendrez la chance que j’ai eu de le connaître.

Imaginez un gamin aux cheveux bruns ébouriffés, grand timide à la voix douce mais hésitante comme s’il s’excusait en permanence, et vous verrez Emmanuel. Imaginez une bouche barbouillée de chocolat, toi t’as encore mangé tout le paquet de bichocos n’est-ce pas, des yeux qui fixent le plancher obstinément et les mains dans le dos quand il croisait mes parents, bonjour est-ce que Vincent est là s’il vous plaît, oui je vais bien merci, et vous verrez Emmanuel. Imaginez l’odeur de l’herbe coupée en été, le bruit de la pluie d’orage, la vision des murs en pierre sèches qui s’écroulaient souvent, écoutez le bêlement des brebis dans leur bergerie, les cris lointains des cochons dans leur porcherie, ressentez tout cela et vous verrez Emmanuel.

Emmanuel, c’était les explorations dans la campagne, un pique-nique dans nos sacs à dos que nous finissions par manger au bout de 500 mètres épuisés par tant de dangers, c’était les constructions de cabanes dans les arbres, derrière les murs, sous terre, c’était tout un monde que nous bâtissions de nos mains avec quelques écorchures et quelques bleus mais nous n’en étions que plus vivants et heureux, c’était les longues après-midis à la piscine du village d’à côté et la première vision des filles en maillot de bain qui nous rendait bête, le ventre noué. Emmanuel, c’était les balades à vélo à travers champs, c’était les goûters de chocolatines que nous achetions à la boulangère qui passait en camion, et qui klaxonnait très fort pour nous indiquer sa présence, c’était les dessins animés du samedi matin assis devant sa télévision, c’était tant de choses mais surtout, si je devais résumer Emmanuel, ce serait le Football.

Et je nous revois sur son terrain, avec deux cages de buts construites par son père, à côté de sa maison et de ses cages à lapin, et je nous revois en train de courir inlassablement, encouragés par le chant des tourterelles, à tirer de toutes nos forces en priant le dieu du Foot de ne pas casser les carreaux des voisins lorsque le ballon passait au dessus du mur. Si vous saviez le nombre de matchs, le nombre de buts marqués à la dernière seconde de jeu, le nombre de Coupe du Monde gagnées, nous étions Zidane, nous étions Raul, nous étions Ronaldo, nous étions chaque joueur de chaque club, dans une lutte sans merci qui s’achevait avec l’arrivée du camion de la boulangère.

Un jour, nous avons décidé de faire un match comme les grands, de 90 minutes. La mine grave et sérieuse, nous nous serrons la main, c’est une finale de Coupe du Monde, la plus importante de toutes, nous sommes concentrés comme jamais nous ne l’avons été.

Et les buts s’enchaînent, les arrêts, les coups-francs, le chronomètre défile et le score ne cesse de grimper, jusqu’à cet instant fatidique où notre enfance a failli basculer. Nous sommes à 17 partout, il reste quelques secondes, plus rien ne bouge, même le Soleil semble immobile et nous sommes au bord de l’insolation, j’ai la balle, je remonte le terrain, je dribble Roberto Carlos, je fais un petit pont à un autre défenseur, je lève la tête et je vois Emmanuel légèrement avancé alors je tente un tir lobé en visant la lucarne, j’y mets toutes mes forces, je suis Zidane je suis Raul je suis Ronaldo je suis en sueur, je tire et le ballon monte et ne semble vouloir jamais redescendre, Emmanuel ne bouge pas et la balle passe au dessus de sa tête, je lève les bras au ciel, épuisé mais heureux, je viens de remporter le match, je le sais, il y a 18 à 17. Le camion de la boulangère passe, Emmanuel se tourne vers moi et me dit

On goûte et on fait la prolongation.

Je m’arrête, je le regarde, il a l’air plus que sérieux.

Comment ça une prolongation, mais je viens de gagner, y’a pas de prolong’ Manu, je ne crois pas non, tu as tiré au dessus, il n’y a pas but, on est à égalité. Mais non enfin, je viens de marquer, mais non enfin, elle est passée au dessus.

Le ton monte, le monde entier nous regarde, les lapins cessent de manger, les tourterelles de roucouler. L’heure est grave. C’est la première fois que nous nous disputons. Les mots fusent, les insultes, j’attrape Emmanuel par le col de son tee-shirt, les secondes qui vont suivre seront décisives, l’arbitre hésite à intervenir, il ne voit pas que l’amitié de deux garçons inséparables est sur le point de se rompre. Je relâche mon étreinte, je préfère partir la tête haute dans les vestiaires de ma maison, refusant de serrer la main à mon adversaire, refusant de répondre aux questions de Nelson Monfort, je préfère rentrer avant de prendre un carton rouge.

Mais la voix d’Emmanuel retentit à travers le stade

OUAIS C’EST ÇA, RENTRE À TA MAISON, CHAMPIONNE..!

Championne. Il a osé, moi, Vincent 15 ans et la virilité incarné, il a osé dire, Championne. Je me retourne, le majeur levé et je rentre m’enfermer dans ma chambre, furieux, triste et blessé sans une explication à mes parents. Je refuse d’aller lui donner sa chocolatine, c’est terminé, ma carrière de footballeur international, notre amitié s’arrête là.

Le lendemain, tout était oublié.

Extrait de Rubiel e(s)t Moi par Vincent Lahouze

(Photo: Emmanuel et moi.)

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