Lorsque j’ai rencontré mon grand-père paternel pour la première fois, je me souviens avoir eu peur de l’orage et du tonnerre qui grondaient dans sa voix.

Papi parlait peu mais Papi parlait fort.

Et il avait dans le regard des champs de bataille à jamais dévastés et figés par le temps que lui seul voyait mais que moi, du haut de mes 4 ans, je ne pouvais comprendre.

Je me souviens qu’il m’a appris à faire du vélo sans les petites roues, et il me poussait dans le jardin en criant « Achtung Bicyclette! » tandis que Mamie craignait que j’écrase ses fleurs.
Je me souviens qu’au moment du dessert quand nous allions au restaurant, il me posait quelques questions sur mes tables de multiplication et lorsque je répondais tout juste, fièrement, il me donnait une pièce de 2 francs.
Je me souviens des 14 Juillet à regarder le défilé militaire à la télévision, je me souviens des soirs du Premier de l’An devant Arte, adolescent, à regarder un reportage sur la Mésopotamie et l’histoire des Sumériens tandis que j’imaginais mes amis faire la fête toute la nuit, mais en y repensant, j’ai dans l’idée que mon goût pour l’histoire durant ma scolarité vient de là.

Je me souviens que chez mes grands-parents, il y avait quelques consignes à respecter. La table devait être dressée avant que l’horloge du salon sonne 19 heures, alors nous entamions une course contre la montre, afin que la dernière assiette soit posée avant que résonne le dernier coup de gong fatidique. Mais combien de fois me suis-je pincé le doigt en dépliant la table à rallonge, combien de fois me suis-je trompé en distribuant les serviettes de couleurs mais qu’importe, nous avons toujours été vainqueur face au temps.

Alors, Mamie apportait la soupe et je peux encore en sentir l’odeur au moment où j’écris ces lignes, tandis que Papi débouchait une bouteille de vin qu’il était allé chercher dans la cave, lieu où je ne mettais pas les pieds depuis qu’il m’avait dit qu’il y avait des rats aussi gros que ses mains, et il servait les invités en disant « Allez, un petit coup de rouge, militaire! »
A la fin du repas, il nous fallait débarrasser la table rapidement, parce qu’il y avait le journal de 20 heures et avant que l’horloge sonne à nouveau, nous étions tous bien installés sur les fauteuils devant la télévision. Souvent, Papi mettait le son trop fort et souvent, Mamie lui prenait la télécommande des mains afin de le baisser.

Je ne me souviens pas de la dernière fois où j’ai vu mon grand-père, et je le regrette. Le temps passe et l’on se dit qu’on aura toujours l’occasion, plus tard, une autre fois promis et puis, non. Parfois, c’est le temps qui gagne.

Papi parlait peu mais Papi parlait fort.

Et j’aurais aimé entendre de nouveau le tonnerre éclater dans sa voix.

Papi avait dans le regard des champs de bataille à jamais dévastés et figés par le temps que lui seul voyait mais que moi, du haut de mes 27 ans désormais, je ne peux toujours pas comprendre et que je ne comprendrai jamais.

Repose en Paix.

Vincent Lahouze

(Photo: Mes Grands-Parents et moi.)

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