Si je devais me souvenir d’une chose, d’une seule chose, ce serait la vision des murs gris de l’orphelinat du Bienestar de Rio Negro et des portes qui claquaient lorsque nous courions dans les couloirs, le bruit sourd de mes pieds nus sur le parquet de bois délavé et poussiéreux. Oui, d’aussi loin que je me souvienne, la couleur n’existait pas.

Je suis né en Colombie, à la fin de l’année 1987 mais je n’ai commencé à vivre qu’à partir de 1991. Durant pratiquement quatre ans, mon enfance n’a été qu’une succession d’événements pénibles et douloureux. Des images floues d’une femme qui se penche sur mon berceau au son étouffé de sa voix me chantant une berceuse et puis l’odeur de la mort et l’apprentissage du deuil avant même de connaître la signification de ce mot. Durant pratiquement quatre ans, j’ai connu plusieurs foyers, j’ai connu plusieurs déchirements dans le cœur, devant me résoudre à être séparé de mon grand frère et de ma grande sœur biologiques. J’ai connu ce que c’est que d’être arraché à sa famille plusieurs fois, trimballé de droite à gauche avec un petit ours en peluche miteux et en morceaux comme seul ami.

Je suis né en Colombie, dans une atmosphère qui sentait la poudre et où l’espérance de vie ne dépassait pas les 40 ans, je suis né dans un pays où avoir du plomb dans la cervelle n’était pas signe d’intelligence. Durant pratiquement quatre ans, mon enfance n’a été qu’une terre dévastée et aride où rien ne poussait. Pas étonnant si j’ai eu un retard de croissance, n’est-ce pas.

Si je devais me souvenir d’une chose, d’une seule chose, ce serait la vision d’un tout petit garçon en short rouge qui court en riant face à son destin parce que ses nouveaux parents venus d’un pays appelé la France sont aux portes de l’orphelinat, qui court malgré les hurlements des Nourrices qui le supplient d’arrêter de sauter partout afin qu’il reste beau et propre pour le Grand Jour, qui court en sueur et ses pas qui résonnent à travers les vieux bâtiments au rythme de son cœur qui s’emballe, qui court et que personne et même pas la Mort ne peut freiner dans sa course.

Oui, si je devais me souvenir d’une chose, ce serait de ce jour là.
Le Grand Jour. C’était le 9 Septembre 1991. Et j’allais être adopté.

Je me souviens qu’il m’a fallu préparer mes affaires et ranger la petite chambre que je partageais avec Federico, il était aussi blond que j’étais brun mais nous étions inséparables à la vie à la mort et la nuit, je me souviens qu’on se tenait la main, pour nous endormir. Il savait que je partais pour toujours et me souriait à travers ses larmes tandis que ses yeux me suppliaient de rester. Et moi, je n’attendais qu’une chose, que mon nouveau papa et ma nouvelle maman franchissent le pas de la chambre et me prennent dans leurs bras en m’appelant «Vincent», le nouveau prénom qu’on allait me donner.

J’avais vécu pendant quatre ans en apnée, il était temps que je respire.

Pendant très longtemps, j’ai grandi sans me poser de questions, sans un regard en arrière, quelques fois je pensais à Federico avant de m’endormir, cherchant sa main dans le noir mais peu à peu, son fantôme n’est plus venu me hanter lorsque la nuit tombait. Il m’a fallu apprendre à parler français, découvrir la culture du pays de Molière et j’ai peu à peu perdu l’usage de la langue colombienne allant même jusqu’à renier mes origines latines sans que cela ne vienne perturber mon sommeil.
Puis est venu l’adolescence et le mal être que ressent chaque enfant se regardant grandir. Mais chez moi, ce sentiment a été décuplé. Tu connais cette sensation d’être incomplet, de ne pas savoir qui tu es, de te regarder dans la glace chaque matin, chaque soir et d’y voir un vide à te donner le vertige, tu les connais, n’est-ce pas, ces nuits blanches à te poser des questions que l’aurore ne t’apporte pas..

Je me suis tourné vers de nombreux vices pour combler ce manque, j’ai surfé sur mes limites mais en vain. Au fond des verres d’alcools, dans les cendres des joints, dans la poudreuse et les cachets que je gobais, dans les paradis artificiels et entre les reins des filles, je n’ai pas trouvé de réponses.

Alors, je me suis mis à écrire, avant de jeter mon corps par la fenêtre, je me suis mis à écrire et à développer une plume singulière et schizophrène. Avec ce besoin de me créer des masques, de m’inventer des vies parallèles sans bien comprendre pourquoi. Après de longues années emplies de doutes et de questionnements, je suis tombé sur la «Part de l’Autre» d’Eric-Emmanuel Schmitt. Un récit implacable où l’auteur imagine ce qu’aurait été la vie d’Adolf Hitler si le 8 octobre 1908, il n’avait pas été recalé à l’école des Beaux Arts de Vienne. Un livre qui alterne chapitre après chapitre, sa biographie romancée et sa biographie réelle, comme deux univers parallèles avec deux destins bien différents pour le cours de l’Histoire.

Et j’ai alors compris ce qui n’allait pas dans ma vie.

Le petit enfant que j’étais en Colombie n’avait pas eu le temps de grandir.
A peine quelques années d’existence et il disparaissait dans l’oubli, rayé de la surface de la Terre par une nouvelle identité, une nouvelle vie. A peine quelques années d’existence et il disparaissait comme une ombre disparaît quand le soleil s’efface.
Mais que se serait-il passé si j’étais resté dans cette chambre?
Que se serait-il passé si Federico avait été adopté à ma place? Qu’aurait été ma vie, en 1991?

Un seul moyen d’y répondre.

Remonter le temps et réécrire ma vie au matin de ce 9 Septembre.
Laisser respirer ce petit enfant que j’étais, mort et enterré à quatre ans. Libérer l’ombre enfermé dans la chambre.
Laisser la Part de l’Autre s’exprimer.
Combler ce vide dans mes entrailles, dans ma poitrine.

Ce livre est une autobiographie fictive, une autobiographie réelle. Ce livre est la quête d’une douleur à apaiser. Ce livre est une double enfance.
Celle que j’aurais pu/dû vivre en Colombie
Et celle que j’ai vécu en France.

Je m’appelais Rubiel Andrès Gomez. Et je suis mort le 9 Septembre 1991.
Je m’appelle Vincent Lahouze. Et je suis né le 9 Septembre 1991.

Ce livre va vous raconter son/mon histoire.

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