Chère Maman, Cher Papa,

Pardonnez-moi pour avoir loupé, pour la première fois, votre sacro-saint repas du vendredi, vraiment. Ce n’est pas parce que je suis lassé de ton traditionnel poulet-frites maison, Maman. Ce n’est pas parce que je suis lassé d’entendre toujours les mêmes ritournelles irlandaises, Papa. Cela n’a rien à voir, mes chers parents, j’ai eu un petit empêchement.

Hier soir, c’était jeudi soir et comme tous les jeudis soirs il y a quelque chose à fêter quand on est étudiant, vous savez oui, bien sûr que vous savez, vous avez été jeunes aussi, j’ai tendance à l’oublier, hier soir, c’était l’anniversaire d’une amie de la bande, ce n’est pas celle que j’apprécie le plus, mais bon un anniversaire, c’est un anniversaire, quoiqu’on en dise, on se doit d’être présent, c’est comme ça il paraît que c’est ça l’amitié, et puis c’était le 31 Décembre, on se doit de fêter la nouvelle année et faire semblant de croire que tout ira bien, que l’on sera heureux pour des siècles et des siècles puisque c’est écrit sur le calendrier alors qu’on sait très bien que ce sera tout aussi nul que l’année précédente.

Alors, j’étais là, je me souviens, assis sur le canapé en train de regarder mes amis rire, en train de regarder mes amis boire, en train de regarder mes amis hurler

JOYEUX ANNIVERSAIRE POULETTE UN AN DE PLUS ALORS QU’EST-CE QUE CA FAIT D’AVOIR 25 ANS HAHA DÉJÀ UN QUART DE SIÈCLE BIENTÔT LA MÉNOPAUSE FAIS GAFFE BORDEL ENCORE UN VERRE PAR TERRE ET QUI C’EST QUI NETTOIE APRÈS HEIN ALLEZ REMETTEZ DE LA MUSIQUE FAUDRAIT PAS QUE LES GENS S’ENDORMENT HAHA

et j’étais là, chers parents, en train de contempler ce monde qui tournait au ralenti et j’étais bien, de temps en temps, j’allais rejoindre les autres pour danser sur la piste de danse improvisée, au son des Sardines

AH QU’EST-CE QU’ON EST SERRÉ AU FOND DE CETTE BOITE CHANTENT LES SARDINEUH CHANTENT LES SARDINEUH

en sautant partout avec les potes, je n’ai pas bu un seul verre, vous savez bien que depuis un moment, l’alcool et moi, nous sommes en instance de divorce, il faut bien que jeunesse se passe comme on dit hein, mais ça ne me dérange pas, moi je me soûle au bruit, je me soûle à la musique aux rires aux cris, aux câlins désordonnés et aux discours fraternels aromatisés à la bière de mes amis et ça me suffit, moi je préfère être ivre de bonheur, ça donne moins mal à la tête et ça fait du bien au coeur, à un moment donné, je ne sais plus qui a hurlé

EH LES GARS EH LES FILLES SI ON ALLAIT EN BOITE ALLEZ QUOI Y’AURA DES BEAUX MECS Y’AURA DES BELLES GOSSES ET PUIS C’EST LE PREMIER DE L’AN ALLEZ QUOI ON BOUUUUGE

et du coup, tout le monde a dit d’accord, même moi et pourtant, vous savez bien, chers parents, combien je déteste l’atmosphère moite des boîtes de nuit, la musique trop forte, les maquillage qui coulent, ces corps en sueur qui se collent, ces mains baladeuses qui vous frôlent, qui vous touchent sans permission mais bon, j’ai dit d’accord et puisque j’étais l’un des seul à ne pas avoir bu, je me suis dévoué à être le capitaine de soirée pour mon équipage qui tanguait au rythme des bouteilles de rhums, j’ai pris le volant au milieu des rires surexcités de mes amis, ayant hâte de se trémousser sur les podiums, mais nous ne sommes jamais arrivés à la boîte de nuit, pourtant je ne conduisais pas vite, pourtant je ne mangeais pas, je ne fumais pas, je ne buvais pas au volant, je vous le jure.

Mais il paraît que ceux d’en face, oui.

Il y a eu des appels de phares. Les crissements des pneus. Un hurlement. Un flash. L’airbag. Un rouge à lèvre qui vole. Une tête qui s’écrase. De la tôle froissée. De la fumée. Il y a eu cette odeur de poulet-frites que je ne sentirai plus jamais monter doucement et se mélanger à l’odeur du sang. Il y a eu cette musique irlandaise que je n’entendrai plus jamais résonner dans mon esprit brumeux. Il y a eu ce silence assourdissant comme si le temps était suspendu. Et puis, il n’y a plus rien eu.

Pardonnez-moi pour avoir loupé, pour la première fois, votre sacro-saint repas familial du vendredi, vraiment.

Je ne suis pas venu parce que je n’en avais pas envie.

Je ne suis pas venu, parce que je ne suis plus en vie.

Il n’y a pas de facteur par ici, alors j’espère que vous recevrez cette lettre à temps, avant que le téléphone ne sonne, avant qu’un policier ne toque à la porte.

Je vous embrasse,

Votre fils.

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Vincent Lahouze

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