C’est la nuit, c’est toujours la nuit, elle entend l’avant-dernière marche de l’escalier qui craque, toujours cet escalier qui grince, toujours. Elle sent sa présence, sa respiration sourde qui découpe l’obscurité, qui se glisse sous la porte en silence (est-ce que tu dors), encore quelques secondes où le temps se fige et l’Ombre s’infiltre, se penche sur elle (est-ce que tu dors mon petit ange), elle ne répond pas, elle ferme les yeux et

elle presse le pas en marchant dans la rue, ses pieds battent la cadence sur le macadam, en rythme sur la musique que crache son Ipod. Elle vit chaque parole, elle joue chaque situation, elle est la femme pressée qui rentre de soirée, elle est l’ombre de son ombre, elle est la femme qui a dans les bottes des montagnes de questions qui ne la quittent pas à 4h du matin, elle est Debbie en travers les néons, elle est une femme libérée et tu sais, c’est pas si facile, elle est Marlène et ses clopes qui rend fou ses soldats, elle est

en train de l’attendre, comme d’habitude. Il est tard, et elle ne dort pas. Elle sait qu’il a ses copains, son boulot, le sport, elle le sait, il a besoin de sa liberté, elle le sait, mais sa présence lui manque. Il ne le sait pas. L’appartement est vide, sans lui, sans son rire, sans son sourire narquois. Le petit s’est endormi sans poser de problèmes, elle savoure le silence de la nuit et elle guette son retour par la fenêtre de la cuisine, il finira bien par rentrer alors elle attend que

ses doigts courent sur sa peau, dessinent des histoires sans morale à la fin, serpentent le long de son corps (est-ce que tu as froid), ses mains caressent son visage, se posent sur sa bouche (pourquoi tu trembles), ses bras sont une toile, elle respire son odeur qui pénètre sa peau, l’Ombre s’allonge contre elle, l’enveloppe de sa chaleur animale (tu m’as manqué ma)

(‘dame, madame), elle continue de marcher, elle ne se retourne pas, elle monte le son dans le casque, (eh je vous parle), le son de la voix s’atténue au milieu des murs de poussière, au fond de la cabane du pêcheur, elle ne s’arrête pas, non elle ne fume pas elle n’a pas le temps non un café en pleine nuit ne la tente pas non elle n’a pas de numéro à te passer oui elle a un copain, c’est comme une litanie qu’elle se répète en boucle dans sa tête tandis qu’ (revenez revenez) elle

voit sa voiture qui se gare sur le parking, enfin, elle voit sa démarche conquérante, c’est ce qui lui plaît chez lui, dans quelques secondes il va entrer, il va claquer la porte de la chambre, en espérant qu’il ne réveille pas le petit, il va la prendre dans ses bras, (pardon pour le retard mon amour je n’ai pas vu l’heure), il aurait pu lui écrire quand même mais elle ne

dit rien, elle ne dit jamais rien, elle la laisse susurrer à ses oreilles combien (tu es jolie) combien (tu es belle) combien (tu es jeune), elle ne dit rien, elle ne dit jamais rien et elle garde les yeux fermés, elle attend que le soleil se lève pendant que l’Ombre s’étend sur son corps et que sa main se pose sur son épaule (je peux vous parler deux minutes), elle voit ses lèvres qui remuent mais elle n’entend pas le son de sa voix, (oh je vous parle), il a l’air perdu, enveloppé dans ses vapeurs d’alcool, elle le regarde faire des gestes, tandis que son casque lui hurle que je suis venu te dire que je m’en vais comme disait si bien Verlaine au vent mauvais (JE TE PARLE PUTAIN) elle voit sa main qui se pose autour de ses hanches (tu n’aurais pas grossi dis donc un petit régime ne pourrait pas te faire de mal), puis ses mains qui descendent et s’accrochent à ses fesses (enfin bon tant que tu gardes ce cul moi ça me va), dans un éclat de rire, elle ne répond pas, elle a l’habitude, elle sent ses doigts fébriles, la respiration saccadée, elle sent les murs de sa chambre qui se referment sur elle, sa voix la paralyse (est-ce que tu aimes) elle sent le serpent se glisser dans ses mains, dans sa bouche, elle sent qu’elle étouffe (est-ce que tu aimes), elle sent le poids de son corps qui l’entraîne jusqu’au bout de la nuit ce démon de minuit, qui l’entraîne dans un coin de la rue non éclairée par les lampadaires, elle se débat, elle crie, quelques fenêtres s’allument, rien ne bouge, le ciel devient rouge. Sa bouche se plaque sur la sienne, son haleine la prend à la gorge, (ne bouge pas ne crie pas), tandis que son esprit se perd de l’autre côté du fleuve (ne bouge pas ne crie pas), l’aigle noir prend son envol dans ses oreilles, il se colle contre son corps qui n’a pas envie de lui ce soir, elle n’a pas envie de sa virilité qu’il aime tant incarner (détends toi mon amour), elle a juste envie de dormir, elle est fatiguée (j’ai toujours rêvé de le faire dans la cuisine), elle n’a pas envie (s’il te plaît), elle n’a pas (s’il te plaît), elle n’a (ALLEZ JE SUIS TON MEC QUOI) tandis qu’il la retourne contre la table, sa main caresse tendrement ses cheveux ( tu es une gentille petite fille), sa sueur suinte coule le long des murs, elle a l’impression de se noyer dedans (regarde moi), elle garde les yeux fermés toujours, (regarde moi), elle garde les yeux fermés, (regarde moi voyons), non, elle garde et elle ne regarde pas, l’Ombre s’éloigne et elle voit le jour qui se lève sur la planète France, elle se traîne dans la rue, les collants déchirés, les images, les figures se bousculent, les odeurs, les sensations tandis que la musique résonne que ce n’est pas ma faute, moi Lolita, c’est pas ma faute à moi, et elle ne la croit pas, alors elle se redresse après qu’il se soit retiré, elle ne dit rien, elle va s’enfermer dans la salle de bain (faudra remettre ça c’était cool non), elle se regarde dans le miroir (t’as aimé chérie), elle ne dit rien, elle ne dit jamais rien, après tout c’est de sa faute et elle voit que les larmes coulent silencieusement de ses paupières closes, le silence est revenu dans la chambre mais l’odeur de l’Ombre est incrusté sur sa peau, le serpent danse dans sa mémoire, tandis que sa mère rentre (bien dormi mon petit ange il est l’heure d’aller à l’école)

Trois situations tristement ordinaires

 Trois coupable. Trois victimes.

Et ce ne sont pas les mêmes. Ce ne sont jamais les mêmes.

—-

Vincent Lahouze

Photo: Image trouvée sur Google, représentant 3 jeunes Geishas imitant les 3 singes sages.

Advertisements