J’étais à la cantine, absorbé par les pâtes qui nageaient dans l’huile, écoutant d’une oreille distraite le bavardage des CM2 à ma table quand soudain:

Et toi, Vincent, tu préfères les Marseillais ou les Chti’s..? Tu préfères Cyril Hanouna ou Enora? Tu préfères les Anges ou les Princes?

Je pose ma fourchette, en silence. Que leur dire.

Comment trouver les mots pour leur expliquer que ce n’est pas de leurs âges, qu’ils n’auront pas le recul nécessaire pour comprendre que ça ne reflète pas la réalité.. Par où commencer?

La Télé-Réalité, opium du peuple, arène moderne servie à un public affamé en quête de sensations afin d’oublier la médiocrité de la vie quotidienne. « Du Pain et des Jeux » hurlait le peuple de Rome, avide de voir le sang des vaincus couler. Et nous ne faisons guère mieux, en levant ou baissant le pouce sur les réseaux sociaux afin d’ériger au rang de pseudos stars préfabriquées en mort cérébrale, des personnes en manque d’amour et d’affection persuadées que le Monde entier les attend, les réclame et les aime alors qu’elles finiront par retomber dans l’oubli et la dépression après avoir été éliminées sans pitié. Les plus chanceux d’entre eux, si je peux m’exprimer ainsi, finiront dans les pages de la presse à scandale après une tentative de suicide ratée, dans une émission quelconque de télé-poubelle pour has-been, dans la baignoire de JeremStar ou chroniqueur dans Touche pas à mon Poste avec Cyril Hanouna.

La Télé-Réalité, miroir déformant de nos quotidiens, où l’on apprend que pour réussir il faut être beau, mince, musclé, parler en accumulant le plus de fautes de français possible, avec un fort accent marseillais, chti et surtout sans accent circonflexe, où l’on apprend que la notion d’amitié ne tient qu’à un fil de string, qu’il faut trahir ses amis pour de l’argent, pour le buzz, pour faire de l’audimat, où l’on apprend qu’un homme qui va se taper toutes les candidates passera pour un Dieu, qu’une femme qui va se taper plusieurs candidats passera pour la pire des traînées, où l’on apprend que l’amour est avant tout une question de physique. La Télé-Réalité, formidable outil de propagande pour véhiculer chaque jour son lot de sexisme, racisme, grossophobie, homophobie à peine voilées, d’humiliations sous couvert d’humour et de rires bien gras.

Au fond, la Télé-Réalité nous rappelle juste l’échec qu’est notre société actuelle, centrée autour de l’apparence, de l’argent facile, du narcissisme exacerbé et du mauvais goût.

Alors, Vincent, tu préfères qui…?! 

Je ne dis rien, à quoi bon. Je reste impuissant devant la connerie audiovisuelle. La Télé-Réalité a encore de belles années devant elle.

Alors, qu’on soit bien clair, je ne blâme pas les personnes qui regardent ce genre d’émissions, en revanche, je crache sur le contenu et sur leurs producteurs. Je peux comprendre qu’on ait envie de mettre de côté les soucis du quotidien, il y a la routine, les gosses, la fatigue, les « qu’est-ce qu’on va faire à bouffer ce soir »… Je peux comprendre que l’on pose le cerveau quelques heures et après tout, chacun se divertit comme il l’entend. Mais il faut que vous compreniez une chose. Regarder ces émissions, c’est cautionner les clichés qu’elles véhiculent. Tant qu’ils feront du chiffre, ils continueront. Je refuse qu’on continue à subir ce système et ce courant de pensée qui tire vers la médiocrité.

Et je suis consterné de voir cette nouvelle génération de prés-adolescents, primaires, collégiens, lycéens, prendre pour modèle des personnes dont le QI est en dessous du niveau de la mer.


Vincent Lahouze

(Photo: Couverture de Charlie Hebdo n1229.)

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