(Il y a quelques jours, j’ai reçu un mail d’une personne qui travaille dans le milieu du porno, en tant qu’actrice. Une personne dont j’apprécie la franchise, l’intelligence et la répartie. Dans son message, elle m’a dévoilé une partie de son âme, en me racontant son rêve, celui qu’elle aimerait réaliser un jour mais qui se détruit de jour en jour. Puis, à la fin, elle m’a dit: « tiens, voilà, ce texte est brouillon, c’est écrit avec le coeur, la rage et mes larmes, je te fais absolument confiance pour le rendre beau, pour le rendre lisible. Je te fais confiance pour le mettre en forme sur ton blog. Je te fais confiance… »)

J’ai fait du mieux que j’ai pu pour retranscrire ses maux.

Mon Amour,

Certains rêvent d’être riche, d’autres d’avoir un pouvoir absolu sur Terre, ou la reconnaissance éternelle. Moi, mon seul rêve est d’avoir un enfant.

Tu sais, je n’ai jamais été sûre de moi. La seule chose pour laquelle je n’ai pas de doute, c’est que je serai une mère exceptionnelle. Une maman présente, à l’écoute, prête à tout pour ton bonheur, pour ton épanouissement personnel, prête à t’enseigner le respect, le goût d’apprendre, prête à t’offrir une éducation digne de ce nom, avec tant de valeurs et principes, tu sais du genre « ne pas juger son prochain, qu’importe son passé, son milieu social. » Une maman qui te pousse à faire des études, à avoir un diplôme et qui surtout te laisse choisir ta vie, ton métier. Une maman qui te rendrait heureux, quoiqu’il arrive.

Mais voilà, mon Amour, je travaille dans l’industrie du X depuis plusieurs années.

Ne pense surtout pas que j’ai honte. J’assume, je ne fais pas ça par soucis financiers, je ne fais pas ça pour me punir, je ne fais pas ça pour me sentir aimée. Je fais ce métier parce que j’aime travailler dans ce milieu, tout simplement. Mais dans les yeux de tant de personnes, ta mère n’est qu’une pute. Alors, mon Amour, bien que je te désire du plus profond de mon être, je me dois de t’abandonner, d’abandonner le rêve de te serrer dans mes bras, de sentir ton coeur battre contre le mien.

Abandonner ce rêve de t’avoir, de te mettre au monde. Et putain, je t’aurais tant aimé, je te le jure !

Je t’aime au point de refuser de te voir grandir dans cette société. Tu sais mon Amour, j’en subis des attaques, j’en subis des jugements, mais j’ai toujours tout assumé. S’il y a bien une chose qu’on ne m’enlèvera pas, c’est mon mental. Je ne baisse jamais les bras. Mais Toi, mon enfant, mon Amour, je t’aime tellement que je refuse l’idée que la société actuelle et tous ces gens qui poseraient leurs regards sur toi, te salissent, te fassent du mal à l’école, dans la rue, dans le métro et te disent en riant

Fils de pute, ouais toi, Fils de pute. 

Alors, je sais, je ne suis pas la première actrice porno à vouloir fonder une famille. Avant moi, il y a eu notamment Clara Morgane, que j’admire et que je respecte. Et j’ai vu, j’ai lu, j’ai entendu la cruauté des gens, l’humiliation qu’elle a subie en annonçant sa grossesse, à grands coups de

Ah bah depuis le temps qu’elle essaye haha elle a enfin trouvé le bon trou hoho et c’est qui les papas hihi 

Alors, mon Amour, imagine un peu le torrent d’insultes après toutes mes années de porno si je devais leur révéler ton existence. Parce qu’il faut que tu saches, que lorsque tu es une actrice de X, tu n’as pas le droit à la parole. Bon nombre de personnes pensent que le sexisme recule, que la violence, la haine et le mépris qui se déversent quotidiennement sur les réseaux sociaux ne sont l’affaire que d’une minorité mais ils ne savent pas, non. Ils ne savent pas que je n’ai pas d’états d’âme à avoir, que je n’ai pas à me plaindre à une compagnie d’avion sous prétexte que je suis dans le porno. Ils ne savent pas ce que c’est que d’entendre constamment leurs « sale pute », « pleine de maladies », « pauvre conne, bonne qu’à se prendre des bites », « elle demande le respect alors qu’elle se fait enfiler toute la journée. » Ils ne savent pas ce que c’est que de marcher dans la rue, de faire ses courses et de s’entendre hurler

Toi je te connais, viens que je t’encule! 

Et puis ces hommes qui viennent sonner à ma porte, espérant que je leur ouvre en petite tenue, leur propose plusieurs tailles de capotes, me mette à quatre pattes, ouvre la bouche et attende qu’ils se vident. Parce que oui, ils s’imaginent que je vais leur dire oui. Après tout, je suis actrice de films porno, donc une bite de plus ou de moins… Comment leur expliquer, mon Amour, comment leur expliquer que ce n’est pas le genre de ta mère. Que c’est un travail, que j’aime mon travail, que je l’assume, que j’en suis éperdument amoureuse et que j’y ai fait les plus belles rencontres de mon existence. Mais qu’en dehors, je mène une vie qui ressemble à tout le monde. J’essaye de faire les choses bien, comme n’importe qui, je rentre à la maison, je fais mes courses, le ménage, je paye mes factures, je prends du temps pour voir ma famille, nous retrouver tous ensemble autour d’un bon repas. Mais dans leurs yeux, non. Je ne suis que trois trous, trois orifices à remplir. Je ne suis qu’un corps, de la viande pour affamés, sans pensée, sans conscience, sans parole.

Alors, pardonne-moi, mon Amour. Tu es mon Rêve le plus précieux, mais pardonne-moi de ne pas avoir le courage de prendre le risque qu’on te fasse du mal. On pourrait penser que c’est de la lâcheté, que je suis contradictoire moi qui dis avoir un mental d’acier, que je me fous ce qu’on peut penser de moi. Mais je ne veux pas que ça t’atteigne, tu comprends. Pas Toi. J’ai beaucoup trop peur que cela te touche, j’ai beaucoup trop peur qu’on se serve de mon passé pour te nuire. La violence, le mépris qu’ont les gens sur nous, sur notre profession auront des répercussions sur Toi, sur ta vie. Et je m’y refuse.

Je t’aime, mais mon amour est un abandon sous X.

Vincent Lahouze

Photo prise sur le site de « Elle ».

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