Chère Caroline,

Te souviens-tu de la première fois où nos chemins se sont croisés? J’avais tout juste 19 ans, je découvrais l’effervescence des grandes villes, je découvrais leurs soirées arrosées, les vapeurs d’alcool dans le cou des filles, le goût amer de la vodka sur leurs lèvres. J’avais tout juste 19 ans et le Monde m’appartenait enfin. Avant, j’avais toujours été plus ou moins un garçon sage, tu sais. Bien entendu, comme beaucoup de mes camarades, j’avais fumé mes premières clopes, mes premiers joints derrière le lycée, baissant mes yeux rougis devant le regard de mes parents qui me demandaient si la journée s’était bien passée, j’avais bu mes premières canettes de bières bas de gamme dans le jardin de l’hôpital, mais ça s’arrêtait là. Nous étions assis en cercle et nous nous laissions porter par le temps, à arracher les brins d’herbe, avec le sentiment de tourner en même temps que la Terre, au ralenti, au milieu de nos rires.

Et puis, Caroline, à l’aube de mes 19 ans, t’as débarqué dans ma vie.

Oh, je me souviens de chaque seconde, crois-moi. Nous étions à une soirée d’un pote d’un pote qui connaissait lui-même un pote, et je ne savais plus du tout où j’étais mais accoudé contre le balcon qui surplombait la ville, ma vodka-redbull à la main, je me sentais bien. Et puis, tu es arrivée, comme ça, sortie de nulle part.

Blanche, fine, tout le monde semblait hypnotisé par ta présence, tout le monde semblait t’attendre et tous les regards se sont tournés vers toi quand tu t’es allongée sur la table, lentement, nue. J’étais fasciné par le spectacle, par le grain de ta peau, si pure, presque translucide. J’ai eu envie de toi, dès les premiers instants où j’ai posé mes yeux sur Toi, Caroline. Mais je n’étais pas le seul, je le savais. Ils étaient tous autour de toi, à attendre de se partager chaque miette de ton corps alangui et offert. J’ai attendu, moi aussi. J’ai attendu que tu daignes t’abandonner entre mes doigts. Je me souviens avoir longé tes courbes, dessiné des arabesques encore et encore tandis que mon ventre se tordait de désir. J’avais envie que tu pénétres chaque pore de ma peau, Caroline. Qu’on ne forme qu’un, qu’on s’inspire, qu’on s’aspire l’un et l’autre. Et je savais que tu en avais envie, aussi. Alors, j’ai expiré mes dernières secondes de liberté et tu t’es glissé en moi, lentement.

Oh bordel, Caroline. Je n’ai jamais autant joui que cette fois-là. Quel orgasme, même maintenant quand j’y repense, j’en ai les mains qui tremblent. J’ai ouvert les yeux et c’est comme si je découvrais le Monde pour la première fois. Mon regard englobait la pièce sans tourner la tête. Je surplombais les gens immobiles et le temps semblait suspendu tandis que je sentais mon cerveau fonctionner à toute vitesse

Qui suis-je pourquoi je ne m’étais jamais posé la question avant pourquoi je n’avais jamais eu la réponse  je peux ressentir chaque muscle de mon corps je peux sentir le sang couler dans mes veines toucher chaque particule de cet endroit le rouge à lèvre de cette fille déborde légèrement qui a monté le volume de la musique j’ai chaud j’ai soif j’ai envie de t’embrasser et de danser sur la table j’ai envie de

Oh Caroline, c’était donc ça ton pouvoir de séduction, c’était donc pour ça que tout le monde était accro à toi. Durant quelques minutes, tu venais de me rendre Maître de l’espace et du temps. On a commencé à se croiser à chaque soirée, toujours avec autant de plaisir, et tu m’attirais à toi dès que l’envie te prenait. Dans les toilettes des bars, sur les capots des bagnoles, sur la table basse, sur le canapé, sur la table de la cuisine entre les canettes vides, on se retrouvait de façon violente. J’avais ce besoin de te taper, de te sentir glisser entre mes doigts, pour mieux t’écraser encore, renifler ton parfum, légèrement acide. J’avais ce besoin de te posséder, de lire entre tes lignes, sans me rendre compte que c’était toi qui menais la décadence. Oh Caroline, de jour en jour, tu t’es imposé dans ma vie, de plus en plus, il te fallait être avec moi au petit déjeuner avec mon café, au travail, avant de me coucher face à mes nuits blanches. J’avais besoin de toi, quotidiennement. Parce qu’avec toi, Caroline, j’avais le sentiment d’exister, de vivre, de créer quelque chose, d’avoir un but dans ma vie moi qui ne valais pas grand chose.

Et puis un jour, j’ai vomi du sang.

Et le médecin m’a dit (si vous continuez à ce rythme-là votre corps ne tiendra pas longtemps soit vous arrêtez tout soit vous mourrez), ce soir là, entre deux gorgées de vodka, je t’ai prise violemment en pleurant, Caroline. Mais je savais qu’il était temps de te dire adieu. J’ai déserté les soirées, essayant de ne pas céder à la tentation, redoutant de te voir apparaître au fond des verres. J’ai succombé quelques fois, à quelques étreintes sordides et de mauvaise qualité, mais peu à peu, ton absence s’est effacée de mes veines. Aujourd’hui, je suis libre.

Tu n’étais qu’une poudre aux yeux, Caroline et bien qu’il reste des traces de ton passé dans ma mémoire, je peux enfin tirer un trait sur notre histoire.

Je ne t’embrasse pas.

Vincent

PS: Cela fait bientôt 2 ans que je suis clean, que je n’ai plus touché une goutte d’alcool, que je ne respire plus les miettes de ton amour toxique. Je le dois à ma rencontre avec Claire, et je souhaite que tu ne la rencontres jamais..

——

(À travers ce témoignage, je ne juge pas ceux qui boivent, ceux qui sont dans la drogue. Je ne juge pas ceux qui sont pris dans ce cercle vicieux. Je comprends leurs envies, leurs besoins et j’espère de tout coeur qu’un jour, ils pourront s’en sortir avant que ce ne soit trop tard.) 

Photo: Moi, il y a 4 ans. Ça faisait 72 heures que je n’avais pas dormi, on peut voir Caroline briller au fond de mes yeux.

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