On se souvient du mercredi 07 Janvier, des cris, du sang, des larmes et du monde entier descendu dans les rues, des vagues par centaines de milliers de français unis et meurtris dans la douleur d’avoir été frappés en plein cœur pour un dessin, pour une caricature dans un journal. On se souvient des bras tendus, levant nos crayons face aux balles, réclamant à grands cris notre Liberté d’expression, ne comprenant pas qu’à notre époque, nous pouvions mourir pour un dessin, pour une idée, et c’était beau à voir, vraiment, cette foule compacte, émue et solidaire comme pour envoyer un message aux terroristes. Nous étions Charlie, nous étions debout, nous étions vivants et plus encore, nous étions libres et fiers.

On se souvient du numéro de Charlie Hebdo, la semaine suivante, le mercredi 14 Janvier, des gens faisant la queue depuis 6 heures du matin pour certains, afin d’être sûrs d’avoir un exemplaire du journal, ne reculant devant aucune combine sordide, de prix exorbitants sur Internet, de bagarres générales devant les tabacs-presse, rapidement en rupture de stock. Je n’avais pas pu m’empêcher de penser que l’odeur du sang et celui de l’argent attirent les charognards et les voyeurs. Une grande partie de la France découvrit à ce moment là l’humour noir, acerbe, cynique, polémique, et la ligne directrice du journal satirique.

Plus d’un an après les attentats du 07 Janvier, quelques mois après les attentats de Novembre à Paris, les choses semblent avoir bien changé dans le regard d’une partie de la population française.

Elle, si prompte à réagir et à défendre la Liberté d’expression un an auparavant, voilà qu’elle se met à vociférer à chaque parution d’un numéro de Charlie Hebdo, voilà qu’elle se met à s’insurger devant l’humour douteux, devant une caricature de mauvais goût, sans comprendre le principe même de la satyre et du raisonnement derrière. Charlie Hebdo dessine le drame des réfugiés qui se noient en mer, qui cherchent un refuge en Europe et à qui on est seulement en mesure d’offrir la société de consommation, on l’accuse aussitôt de racisme, de xénophobie, d’indécence, et on peut lire dans de nombreux commentaires des appels aux meurtres et à « finir le travail du mois de Janvier ». Charlie Hebdo caricature Cyril Hanouna en moustique qui rend con les jeunes (et à juste titre), et c’est un déferlement de haine, de propos plus affligeant les uns que les autres, etc…

Étrange paradoxe que de manifester pour une cause et la rejeter des mois après. Mais il paraît que nous sommes doués pour ça, en France…

La dernière polémique autour de Charlie Hebdo date de cette semaine. Suite aux attentats de Bruxelles, le dessinateur Riss a ainsi croqué Stromae, chanteur belge, fredonnant les paroles d’un de ses tubes  » Papa où t’es..? ». Ce à quoi des membres déchiquetés, censés représenter les victimes du Plat Pays, répondaient « Ici », « Là », « Là aussi ». (A noter que la Belgique a répondu, non sans humour, en parodiant le dessin en remplaçant Stromae par Charlie, faisant ainsi écho aux attentats de janvier 2015). Dans le dessin de Charlie Hebdo, le choix du chanteur n’était pas anodin si l’on sait que le père de Stromae a été victime du génocide Rwandais et a fini découpé en morceaux sous les coups de machette, effectivement. Et c’est cela qui a provoqué la colère des gens. Alors oui, cette Une est abjecte, mais pas pour les raisons qu’une partie de la population pense et fustige allègrement sur les réseau sociaux.

Ce qui est indécent, ce n’est pas le dessin en lui-même. Ce n’est pas le fait d’avoir caricaturé Stromae et ainsi manqué de respect à sa famille endeuillée à jamais. Ce n’est pas d’avoir mis en parallèle le génocide Rwandais et les attentats de Bruxelles et c’est bien là où les gens se trompent.

Ce qui est indécent, c’est la réalité dans laquelle nous vivons.

Charlie Hebdo a, et cela depuis des années, l’art d’ouvrir les yeux sur (l’im)monde. A sa manière, à coup de dessins, de caricatures qui nous touchent, nous dérangent dans nos petits quotidiens, mais qui ne laissent personne indifférent. Nous vivons dans un monde que nous tentons régulièrement de fuir, par tous les moyens. Nous vivons dans un monde où nous finissons par nous habituer à côtoyer l’abject, la misère, l’horreur. Charlie Hebdo et tant d’autres servent à nous ramener à notre condition d’humain, à ressentir, à réfléchir et à trouver des solutions. Alors oui, on aime ou on n’aime pas, oui il y aura toujours des personnes qui trouveront qu’ils vont trop loin, que ce soit sur la question des religions et des caricatures du Prophète, du Pape notamment, mais le débat n’est pas là. Le débat n’est pas « Peut-on rire de tout? » Non, bien sûr que non. Je n’ai pas ri en voyant ce dessin. Mais il m’a touché, il m’a interpellé et il m’a rappelé qu’en ce moment même, en parallèle de mon petit confort, des êtres humains, des frères d’humanité meurent, se font brûler vifs, se font bombarder, décapiter, crèvent la dalle dans l’indifférence la plus totale.

Et c’est là que l’on devrait diriger notre colère, notre peine, notre haine. C’est cette réalité que nous devrions changer, améliorer dans le futur, au lieu de réclamer la peine de mort à grands cris à chaque dessin qui nous fait mal. Ne nous trompons pas de combat.

Vincent Lahouze

Dessin: Une de Charlie Hebdo, du mercredi 30 Mars 2016.

(PS: Je sais d’avance que cet article fera l’objet de nombreux débats, je sais que j’ai dans mes amis, dans mes contacts, des pro-Charlie, des anti-Charlie, des gens sensibles à cet humour, d’autres beaucoup moins. Essayez d’être respectueux entre vous, c’est tout ce que je vous demande. Nous ne sommes pas obligés d’avoir les mêmes idées, les mêmes opinions mais restons des gens civilisés. S’il vous plaît.)

 

 

 

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