Les portes du métro se sont ouvertes.

(prochain arrêt Jean-Jaurès attention descente à gauche veuillez nous signaler tout colis suspect ou abandonné merci de votre concours)

Elle est entrée dans la rame, le regard perdu au loin, un bouquin à la main, les miettes d’un réveil encore trop récent accrochées à ses lèvres, elle souriait dans le vide, elle souriait à son reflet dans la vitre, la tête légèrement penchée encore dans ses rêves. Il était assis à quelques mètres d’elle, occupé à pianoter sur son portable d’un air concentré, insensible au monde autour, sûrement le dernier niveau difficile à passer sur son jeu, il fronçait légèrement les sourcils, se parlant à voix basse, je ne sais pas trop s’il s’insultait ou s’il s’encourageait. Peut-être un peu des deux, va savoir.

Elle est entrée dans la rame, il a levé la tête, instinctivement, et à ce moment-là je crois qu’elle est entrée dans sa vie, aussi.

Il a ouvert de grands yeux, et j’ai vu le monde tourner au ralenti autour de lui avant de s’arrêter, le cri de l’enfant dans sa poussette s’évanouir sur ses lèvres entrouvertes, la main de l’homme ouvrant son journal, suspendue dans sa course, à la page Sports sur une énième défaite de Paris en quart de finale de Ligue de Champions, (tandis qu’elle souriait toujours à son propre reflet), l’étudiante en train de réviser ses notes qu’elle seule savait relire au grand désespoir de ses amis, la vieille femme voilée qui revenait du marché, le jeune adolescent blasé d’aller en cours, comme tout jeune adolescent qui se respecte, le casque sur les oreilles en train d’écouter une musique qui venait brusquement de se figer dans l’air, (tandis qu’elle souriait toujours à son propre reflet), il a ouvert de grands yeux délaissant son portable et tant pis s’il devait recommencer le jeu, ce serait sûrement moins difficile que d’attirer son attention, se lever et aller lui parler au milieu de la foule immobile.

Elle est entrée dans la rame, le regard perdu au loin, il a ouvert de grands yeux, le portable jaloux d’être abandonné, et je lisais sur ses lèvres une prière muette pour qu’elle daigne tourner la tête, c’était comme un appel au secours déchirant les pensées des gens changés en statues de sel, c’était un appel d’espoir vibrant dans l’air qu’elle était la seule à ne pas entendre, il hurlait dans mon crâne.

« REGARDE MOI JE SUIS LÀ JE REGARDE MOI TOURNE LA TÊTE JE VEUX VOIR TON SOURIRE FLOTTER SUR MES LÈVRES JE VEUX SENTIR BATTRE TON CŒUR AU RYTHME DU MIEN JE VEUX SENTIR TA MAIN SE GLISSER DANS LA MIENNE DANS MES CHEVEUX JE VEUX QUE TU ENVAHISSES MON EXISTENCE REGARDE MOI JE T’EN PRIE JE NE CONNAIS PAS TON NOM MAIS SI TU VEUX TU PEUX PORTER LE MIEN JE NE TE CONNAIS PAS MAIS JE T’AIME DÉJÀ » 

Mais elle ne l’a pas vu, elle ne l’a pas entendu, (tandis qu’elle souriait toujours à son propre reflet), et dans ses yeux grands ouverts, je sentais peu à peu la tristesse et l’arrêt brutal de son rêve arriver tandis qu’il restait assis, en train de vivre seul son histoire d’amour entre deux rames, incapable de se lever, d’oser saisir sa chance, de prendre sa vie en main.

(prochain arrêt le Mirail attention descente à droite veuillez nous signaler tout colis suspect ou abandonné merci de votre concours

Elle a relevé la tête, brusquement, s’arrachant à la contemplation du vide qui se reflétait sur les vitres et sans un regard pour lui, elle est descendue, les portes se sont refermées, la parenthèse aussi. Il est resté les yeux grands ouverts. Je voyais ses lèvres bouger, je ne sais pas trop s’il s’insultait ou s’il s’encourageait à se lever pour lui courir après. Peut-être un peu des deux, va savoir.

Vincent Lahouze

Photo: http://www.deviantart.com/art/Instant-125-132321450

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