Ce soir là, c’était Halloween.

J’avais été invité par une amie de ma classe de 5ème à venir faire la fête chez elle, se déguiser, faire peur aux voisins en échange de bonbons et regarder des films d’horreur toute la nuit, (mais pas trop non plus) avait dit ma mère, (on viendra te chercher vers 22h30), j’avais eu beau insister du haut de mon mètre 30, (on ne plaisante pas avec l’heure) avait tranché mon père (et file te préparer, ce serait dommage que tu arrives en retard, en plus). A 18 heures, j’étais devant la porte de mon amie, vêtu d’un déguisement qui était censé représenter Dracula, (tu es sûre, Maman, que ça ressemble à Dracula?), tandis que je me regardais dans la glace, le regard légèrement inquiet, (mais oui, mets ces fausses dents et viens là que je te rajoute du sang sur les lèvres), j’avais sonné à la porte, je n’étais pas le premier à être arrivé, j’entendais déjà des rires qui s’échappaient du salon, j’avais hâte d’être à l’intérieur, je suis entré, (salut Vin’s! t’es déguisé en quoi?), je ne le savais pas moi-même mais l’important était que je sois là.

Autour de la table, sorcières fantômes momies et vampires me regardaient (et il y a cette citrouille qui me sourit), j’ai dit (bonjour) à tout le monde, même à la citrouille, et sous son maquillage orange, deux grands yeux sombres riaient, (ce n’est pas une fille de la classe), je me suis assis en face d’elle, je n’osais pas la regarder, (ce n’est pas une fille du collège), quand elle s’est mise à parler et à rire, c’était comme si le Soleil venait de se lever à nouveau (ce n’est pas une fille de Figeac), et au milieu du brouhaha de 15 jeunes adolescents, (tu t’appelles comment, Dracula?), sous mon maquillage blanc, j’ai commencé à rougir, comme ça, sans prévenir, mais j’ai réussi à répondre sans bafouiller (Vincent, je m’appelle Vincent.), éclats de rires de sa part, (qu’est-ce que j’ai dit de drôle?), (c’est marrant ça, moi c’est Vinciane) dit-elle en me frôlant la main. Plus tard dans la soirée, j’ai appris qu’elle était la cousine d’une copine de la classe, Marine, qu’elle venait souvent pour les vacances et qu’elle vivait à Toulon. Je n’ai pas beaucoup parlé ce soir là, trop occupé à la regarder rire, je n’avais jamais vu une citrouille aussi jolie. Lorsque ma mère est venue me chercher (22h30, l’heure du crime), Vinciane m’a fait un petit signe de la main, (à bientôt, j’espère!), j’ai souri un peu bêtement, durant tout le trajet jusqu’à chez moi.

Il m’aura fallu attendre quelques mois et les vacances de Février pour me retrouver à nouveau en face d’elle, dans le salon de Marine, (viens cet après-midi chez moi, ma cousine vient d’arriver et elle a envie de te revoir, je crois), et j’étais là, sans mon costume de Dracula, en train de la regarder me sourire, sans son maquillage de citrouille, je me demandais comment engager la conversation sans bégayer à chaque mot quand Marine a proposé de mettre un film. Et pendant que Russel Crowe défiait Commode dans les arènes, je menais mon propre combat contre moi-même, Vinciane à côté de moi (prends lui la main), semblait captivée par le film, (prends lui la main), Gladiator mordait la poussière, et moi j’étais en sueur, incapable de bouger, (prends lui la main), Gladiator se relevait, la fin du film arrivait et j’étais sur le point de perdre la bataille quand soudain, sa main est venue se glisser dans la mienne. Quand sa bouche s’est posée sur mes lèvres, j’ai essayé de me rappeler des conseils de mes potes (tourne d’abord ta langue à gauche puis après à droite), c’était la première fois que je roulais une pelle (t’es sûr que c’est d’abord à gauche, moi j’aurai dit à droite plutôt) et je crois bien que pour elle, aussi. Alors, on a improvisé.

Les conseils se sont mélangés, (à gauche non à droite non à gauche j’ai dit), nos langues aussi, c’était hasardeux, c’était gluant, c’était à la fois délicieux et dégoûtant mais c’est ça aussi, les premiers émois des amours adolescentes.

Vinciane et moi, ça a duré quelques mois, on s’écrivait des lettres, j’avais des photos d’elle sur les murs de ma chambre, on s’appelait de temps en temps mais on n’avait pas encore de portable, et avec un téléphone fixe, on n’ose pas dire (je t’aime) de peur d’être entendu par les parents, par le petit frère, la petite soeur, par le monde entier. Facebook n’existait pas, je n’avais pas encore de compte MSN, c’était compliqué de maintenir une relation à distance, surtout quand on a 14 ans. Alors, un jour, pendant l’été, elle m’a appelé et m’a dit (je crois que j’ai besoin de faire un break), je n’ai pas su quoi répondre, « on n’est pas sérieux quand on a 14 ans » aurait sûrement écrit Arthur mais je n’étais pas Rimbaud, j’étais juste triste, alors je n’ai rien dit.

Je suis monté dans ma chambre, j’ai enlevé les photos, j’ai rangé ses lettres mais je n’ai pas pu effacer les initiales V+V que j’avais gravé sur le bois de ma table de chevet.

Mais c’est ça aussi, les premiers émois des amours adolescentes.

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Vincent Lahouze, extrait de mon prochain livre, « Rubiel e(s)t Moi. »

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Images: Extraits de lettres de Vinciane, publiées avec son accord, bien entendu.

(PS: Avant que vous ne posiez la question, oui nous nous sommes revus plusieurs fois, des années après, mais nous avons grandi, nos chemins ne se sont plus croisés. C’est aussi ça, les amours adolescentes.)

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