Je plaide coupable.

Oui, Messieurs Mesdames, je plaide coupable de regarder le football à la télévision, de contribuer à ce scandale financier international, à cette débauche de fric indécente pendant que des millions de gens meurent de faim et de pauvreté dans le Monde. Oui, je plaide coupable, de vibrer durant 90 minutes et plus devant 22 pantins en short qui se roulent dans l’herbe comme la petite fille Ingalls dans le générique de la Petite Maison dans la Prairie. Je plaide coupable d’être parcouru de frissons durant la Marseillaise, d’être ému en me rappelant les buts de Zidane en 1998, la reprise de volée de Trézéguet à l’Euro 2000, le coup de tête incompréhensible et impardonnable de ce même Zidane en 2006 tandis que la Coupe du monde nous tendait les bras, tout comme je suis ému de voir les larmes de bonheur de Payet, la danse de Griezmann, je plaide coupable d’être heureux d’entendre les gens chanter, klaxonner, hurler leur bonheur jusqu’au bout de la nuit d’être à nouveau en finale, d’avoir enfin une équipe de France digne de ce nom, après la génération Black-Blanc-Beur. Je plaide coupable devant vos statuts cyniques, énervés, désabusés, condescendants et faussement subversifs qui laisseraient penser que vous valez bien mieux que nous, vous qui ne regardez pas le football à la télévision, surtout pas, mais qui devez sûrement passer votre temps à l’ombre des bibliothèques, en écoutant France Culture, en jetant un coup d’oeil élitiste devant Arte tout en relisant la Pléiade.. Sûrement. Cliché? Sûrement. Aussi cliché que penser qu’un passionné de football est con comme ses pieds, illettré et hurle tout en buvant de la bière.

Je plaide coupable et je m’en fous, surtout.

Alors oui, c’est regrettable de voir la France s’unir pour un divertissement pendant que la Loi Travail passe discrètement en silence. C’est regrettable et je comprends parfaitement la colère de ceux qui se sont réellement battus contre cela, dont j’ai fait partie, de ceux qui ont fait grève, de ceux qui ont manifesté et qui se font piétiner par la Démocratie et les bottes des CRS. A vous là, je comprends votre haine et vous êtes totalement légitimes à exprimer votre colère face au spectacle du ballon rond. Mais ceux qui s’insurgent, alors qu’ils n’ont jamais bougé le petit doigt dans les manifestations, ceux qui ne travaillent même pas mais qui ont l’âge de travailler pourtant, par flemme et nonchalance, et je ne parle pas de ceux qu’on rejette parce que vivant dans les quartiers ou des HLM délabrés mais bien de fils à papa maman confortablement vautrés dans leurs baskets (coucou, vous vous reconnaissez, j’espère) et qui se permettent de nous faire leurs leçons de morale et de bienséance pour montrer qu’ils sont à contre-courant, par pitié, pour le bien de tous, donnez votre avis d’expert géopolitique conspirationniste ailleurs. Oui, c’est regrettable de voir la France ensemble et debout sous un même drapeau pendant que Bagdad et tant d’autres endroits dans le monde tombent un peu plus en plus en poussière et sous les bombes dans l’indifférence générale quand la nationalité des victimes n’est pas française, c’est regrettable de voir que l’expression « Du pain et des jeux » était, est et sera toujours en vigueur à travers le monde et qu’elle efface et occulte à chaque fois toute la misère du monde. Oui, c’est regrettable et nous devons nous tourner vers les vrais coupables, non ce ne sont pas les supporters et téléspectateurs, mais les médias et les politiques.

Oui, c’est regrettable mais devons-nous cesser de vivre pour autant? Devons-nous rester dans notre coin, à nous lamenter sur notre sort, aigris et défaitistes, devant notre poste de télévision?

On se souvient du mercredi 7 Janvier, des cris, du sang, des larmes et de cette France spontanément descendue dans les rues, des vagues par centaines de milliers de français unis et meurtris dans la douleur d’avoir été frappés en plein cœur pour un dessin, pour une caricature dans un journal. On se souvient des bras tendus, levant nos crayons face aux balles, réclamant à grands cris notre Liberté d’expression, ne comprenant pas qu’à notre époque, nous pouvions mourir pour un dessin, pour une idée, et c’était beau et si triste à voir, vraiment, cette foule compacte, émue et solidaire comme pour envoyer un message aux terroristes. Nous étions Charlie, nous étions debouts, nous étions vivants et plus encore, nous étions libres et fiers. Eh bien, je suis heureux de voir cette même France descendre à nouveau dans les rues, spontanément, heureuse et unie, sans distinction de couleur et de religion. Je me sens heureux de participer à cette euphorie générale, d’unir ma voix à celle de millions d’autres, dans une explosion de joie. Je suis heureux de voir des larmes de bonheur couler et non de tristesse, d’entendre des cris de joie et non de terreur, de ressentir à nouveau une unité nationale qui commençait à défaillir au fil du temps et du quotidien. Alors même si c’est pour quelque chose d’aussi dérisoire que le football, même si la France devrait s’unir davantage pour des combats plus nobles et plus importants, profitons de ces moments de communion, ensemble.

Oui, je préfère voir une France qui crie « Griezmann » qu’une France qui fait grise mine.

Je préfère voir des gamins, le sourire aux lèvres, agiter des petits drapeaux plutôt que les voir devant D8 et la Télé-Poubelle. Je préfère entendre mes gamins parler des exploits de Ronaldo, Bale, Payet ou Neuer à la récré plutôt que leurs éternelles discussions pour savoir qui est la plus bonne entre Nabilla et Aurélie des Anges. Sincèrement. Même si ça doit être de courte durée, c’est déjà ça.

Mais que le Gouvernement ne se méprenne pas, ce n’est pas parce que nous sommes fiers du parcours de l’équipe de France dans cet Euro 2016 que nous sommes fiers de lui. Ce n’est pas parce que nous avons vibré et sauté de joie en même temps que François Hollande que nous revoterons pour lui.

Nous sommes des supporters, pas des pigeons. Et nous avons bonne mémoire.

Vincent Lahouze


 

 

 

 

 

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