A moins que vous ne viviez sur une île déserte, au fin fond de l’Aveyron coincés chez vos grands-parents, sans réseau, sans télé ni journaux, vous n’avez pas pu passer à côté de la déferlante qui s’est abattue à travers le monde. Où que vous marchez, il se peut que vous ayez croisé des bandes de jeunes gens, portable à la main, guettant fièvreusement chaque recoin, aux aguets et prêts à courir ou tout simplement immobiles, dans l’attente.

Dans l’attente, certes. Mais dans l’attente de quoi, me demanderiez-vous?

Que des Pokémon apparaissent, bien sûr.

Je vois vos lèvres se relever en un sourire narquois, j’entends même vos rires ironiques résonner à mes oreilles et je lis vos remarques méprisantes depuis quelques jours sur les réseaux sociaux.

« Des Pokémon? Les jeunes jouent encore aux Pokémon? Ils n’ont pas mieux à faire? » »Pokémon Go, une abréviation pour Pokémongolitos? » « Ah, si seulement ils cherchaient du travail avec autant d’ardeur. » « Et pendant ce temps, la crise bla bla, la faim dans le monde bla bla, Hollande bla bla, les attentats bla bla et nous de notre temps.. » et ça s’étale et ça s’étale tout en dénigrant la jeunesse sur sa « décadence ».

Mais la décadence de quoi, bon sang?

Il y a 20 ans, vous demandiez à la jeunesse de sortir de la maison, de profiter du soleil au lieu de rester scotchée sur sa game boy color, dans le salon ou dans la chambre, tandis que Sacha parcourait inlassablement les hautes herbes à la recherche des Pokémon pour remplir le Pokedex du Prof Chen. Aujourd’hui, 20 ans après, vous demandez à cette même jeunesse de rentrer à la maison, tandis qu’elle parcourt des dizaines de km par jour pour collectionner tous les Pokémon, dépassés par un monde qui vous échappe, je pense.

Alors oui, je sais déjà ce que vous allez dire, nan mais il y a un temps pour tout, l’enfance ça va un moment, faut grandir hein, vous n’êtes plus des enfants etc, etc… Ce à quoi je vous réponds ce que je répondais déjà à mes parents, il y a 20 ans:

V O U S  Ê T E S  C H I A N T S. 

Arrêtez de croire qu’un jeune adulte qui aime passer du temps à jouer aux jeux vidéos sera moins mature que le jeune avocat ou médecin. Arrêtez de croire que les jeux vidéos, les écrans et les réseaux sociaux coupent tout lien social avec son prochain (il suffit de voir les intercations entre dresseurs dans la rue), arrêtez de penser qu’une fois adulte, nous n’avons plus le droit de regarder des Disney tout en mangeant un bol de céréales (après avoir mis le lait, bien entendu), qu’une fois adulte, nous devons reléguer au placard tout ce qui a constitué notre enfance. Et par pitié, arrêtez de faire ce classisme ridicule entre les livres et les écrans. On peut tout aussi bien adorer lire et arpenter les rues de sa ville, avec son âme d’enfant, à la recherche de Pikachu et cie.

Il n’y a rien de décadent, de dégradant que de se raccrocher à des pans de notre enfance, il n’y a rien de dégradant à aimer regarder le football, pour la beauté du sport, à lire Harry Potter et non les grands classiques de la littérature française, et à continuer à manger des bischocos au moment du goûter. Ne vous en faites pas, le monde adulte, on le connaît.

Ne vous en faites pas, la réalité, on la connaît. 

On connaît les morts, on connaît la tristesse de ces derniers mois, on connaît la Palestine, la famine en Afrique, le chômage qui monte et la côte du gouvernement français qui descend, on connaît les pleurs, les cris de douleur et le sang qui coule, on les a vécu nous aussi.

Et? 

Doit-on s’arrêter de vivre, doit-on s’interdire de prendre du plaisir à jouer, à rire, à se retrouver entre amis, sous prétexte que d’autres souffrent de par le monde..? Non. Il faut justement continuer à vivre! Continuer à rire, s’amuser, courir pour chercher des Pokemon virtuels. C’est inoffensif, ça ne fait pas de mal (oui, un Pokemon enfermé dans sa Pokeball ne souffre pas et ce n’est pas une incitation à la maltraitance, n’en déplaise à certains), et si ça permet de souder les gens, comme durant l’Euro, si ça permet de rapprocher les gens, au même titre que la musique et le cinéma, où est le mal..?

Sur ce, j’ai des Pokemon à attraper, tout en lisant le tome 4 du Trône de Fer.

Je reste un adulte, avec une âme d’enfant.

Vincent Lahouze

PS: Quant aux accidents et autres débordements causés par Pokemon Go, je tiens juste à rappeler que si les gens sont cons de base, ce n’est pas la faute du jeu.

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