(Rubiel?)

J’ai relevé la tête, en sueur, tandis que les rires qui s’échappaient de la petite chambre se figeaient brusquement dans l’air. (Rubiel?) la Nourrice se tenait sur le pas de la porte, souriante, malgré un regard triste posé sur moi que je ne lui connaissais pas. Je me suis arrêté de sauter sur le lit, mon oreiller à la main, interrompu dans une âpre bataille dont l’issue ne connaîtrait jamais de fin, je savais quelles étaient les ombres qui se tenaient derrière elle, je le savais. Et Federico, mon ami, mon frère de chambre, le savait également et alors que je voyais ses grands yeux clairs s’assombrir peu à peu, sa main avait lâché son oreiller tandis qu’il s’affaissait sur le lit.

D’une minute à l’autre, dans quelques instants, les ombres qui attendaient derrière la porte, celles qui allaient devenir mes parents adoptifs, entreraient dans la petite chambre. Et j’attendais ce moment depuis des jours, des semaines, des mois, j’attendais ce moment depuis toute une vie. Au Bienestar de Rio Negro, chaque départ d’enfant vers le nouveau Monde était un événement qui se fêtait à sa juste valeur, et au milieu des sourires heureux, tristes, envieux et au milieu des larmes, chacun espérait au fond de lui être le prochain sur la liste. Parce que bien que nous étions tous petits, nous comprenions. Nous comprenions tous que chaque départ d’un enfant était un rire en moins dans les dortoirs mais une place qui se libérait pour un autre petit orphelin abandonné et perdu, nous comprenions tous que chaque départ d’un enfant était un dernier (au revoir) de la main, qui signifiait (adieu), un dernier regard avant de franchir les portes de l’orphelinat et que nous ne reverrions plus notre camarade de jeu, nous le savions tous, personne n’était jamais revenu. Et aujourd’hui, le 9 Septembre 1991, c’était mon tour. L’attente avait été longue, très longue, si longue que j’en avais perdu le fil du temps. Depuis combien de temps étais-je ici, des semaines, des mois, des années à attendre. La Nourrice, (Rubiel?), m’avait dit qu’Ils viendraient un jour, alors j’attendais, inlassablement, qu’est-ce que je pouvais bien faire d’autre, tandis que les enfants allaient et venaient autour de moi.

Et Ils avaient fini par arriver. La Nourrice m’avait expliqué, quelques jours auparavant, pendant qu’elle me montrait des photos d’eux, qu’Ils avaient pris l’avion depuis la France, un pays d’Europe, au delà de l’océan, et rien qu’à l’idée qu’ils aient volé à travers le ciel pour me rejoindre me semblait totalement irréelle. Nous connaissions tous ce qu’était un avion, on en voyait passer régulièrement au-dessus de nos têtes, tandis qu’on se poursuivait à travers la cour, laissant de larges traces blanches que nous essayions de déchiffrer mais personne ne savait comment c’était à l’intérieur et par quelle magie cela tenait à travers les nuages sans tomber. La Nourrice nous disait en riant, mais à la fois d’un ton sérieux qui ne souffrait d’aucune contestation, que c’était grâce à l’aide de Dieu et aux ailes des Anges et nous nous contentions de cette explication, fascinés par les Oiseaux de fer.

(Rubiel? Es-tu prêt?)

Plus que jamais je l’étais et je sentais tout mon corps se tendre tandis que Federico, à mes côtés, semblait tétanisé par la peur, et je pouvais presque toucher du bout des doigts la tension qui se dégageait de la chambre. Nous étions assis sur nos lits, l’un en face de l’autre et le temps semblait suspendu. Nous retenions notre respiration. Puis, Ils sont entrés. Tout d’abord, il y a eu la femme. Elle était grande, élancée, blonde. Je me souviens qu’elle avait de grands yeux plutôt clairs mais je ne savais pas si c’était dû à l’émotion ou au soleil qui baignait la chambre. Elle était habillée de manière simple, mais je l’ai trouvé très belle. Comme sur les photos. Puis, il y a eu l’homme. Il était plutôt petit, mince, brun, une barbe et moustache noires. Je pouvais sentir dans ses yeux qu’il était ému de se trouver là mais il y avait une sérénité qui se dégageait de lui, quelque chose d’apaisant, un calme quasi-olympien. Comme sur les photos.

Durant quelques secondes qui m’ont paru des siècles, personne n’a bougé. Quand soudain, la femme a ouvert la bouche, m’a sourit et à commencé à me parler d’une voix douce dans un espagnol approximatif mais que je comprenais parfaitement

(Bonjour Rubiel Andrès tu permets que je te t’appelle Rubiel ou tu préfères que je t’appelle Andrès j’espère que tu vas bien je m’appelle Oriane et lui c’est Didier nous sommes très heureux de te rencontrer tu sais nous avons fait tant de kilomètres pour te rencontrer et être auprès de toi nous avons même repris nos anciens cours d’espagnol pour que tu nous comprennes et que tu n’aies pas peur de nous je pense que tu sais pourquoi nous sommes ici nous sommes très contents de faire enfin ta connaissance enfin te voir en chair et en os nous t’attendions depuis si longtemps)

Puis elle a ouvert un grand sac et elle a sorti des jouets, sans prendre sa respiration

(Je ne sais pas trop ce que tu aimes alors on t’a amené quelques cadeaux regarde il y a des petits livres d’images un ballon de foot tu connais le foot j’imagine que tu regardes quelques matchs à la télévision peut-être nous t’avons ramené aussi des bonbons on ne sait pas si tu aimeras mais au pire nous t’aiderons à les finir nous t’avons également trouvé des vêtements j’espère que cela t’ira bien il y a aussi des petites voitures une rouge une bleue une jaune on fera la course et on verra laquelle est la plus rapide)

Et elle parlait, elle parlait, elle parlait avec des éclats de rire nerveux pour combler le vide et les murs gris et froids de la petite chambre tandis que je la regardais avec des grands yeux émerveillés devant la montagne de cadeaux qui s’entassait sur le lit. Je n’avais jamais eu de cadeaux auparavant, le seul bien que je possédais était un vieil ours en peluche à moitié déchiré qui dormait avec moi la nuit et me protégeait des cauchemars.

Puis l’homme s’est alors mis à parler lui aussi, en s’asseyant sur le lit, d’une voix très calme, grave

(J’espère que tout ceci te plaît et que tu te sentiras bien avec nous c’est notre vœu le plus cher que tu sois heureux je ne sais pas comment tu veux nous appeler c’est toi qui décides mais tu peux m’appeler Papa ça ne me dérangera pas du tout et je pense que tu pourras l’appeler Maman ça ne la dérangera pas non plus mais prends ton temps c’est toi qui décidera quand tu le voudras)

Je l’ai regardé, j’ai regardé la femme, j’ai englobé du regard mon monde qui tenait entre ces quatre murs gris et j’ai répondu

(Bonjour Papa, bonjour Maman)

Et je me suis assis sur les genoux de l’homme, en riant, tandis que la femme me serrait dans ses bras.

Pendant ce temps, Federico se tenait dans un coin de la chambre et les regardait d’un œil noir, muet comme une tombe scellée, la femme avait bien essayé de lui parler, de lui adresser quelques mots mais Federico restait collé contre le mur, à les fusiller du regard et je voyais ses yeux se remplir de larmes silencieuses pendant qu’il serrait les poings.

Le soleil commençait à se coucher et la lumière déclinait dans la chambre, il était temps de partir. Je voyais la Nourrice en pleurs, toujours au pas de la porte mais du haut de mon nouveau bonheur égoïste d’enfant de quatre ans, je n’avais d’yeux que pour mes nouveaux parents et je n’ai rien fait pour la consoler, malheureusement. Je n’ai pas eu un regard, pas un câlin, pas une seule pensée. Mais lorsque je me suis tourné vers Federico pour lui dire adieu, alors qu’il était toujours blotti dans un coin de la chambre, toujours aussi malheureux et qu’il me suppliait du regard de rester, j’ai eu ce geste qui restera gravé dans ma mémoire, et j’espère dans la sienne aussi. Alors qu’il pleurait silencieusement, de rage, de colère et de tristesse mêlées, je suis allé piocher dans ma pile de cadeaux qui s’étalait sur le lit, et puis tout doucement, presque religieusement, je lui ai offert le ballon de football que je venais de recevoir. En le prenant dans mes bras, je lui ai chuchoté à l’oreille

(Prends soin de toi mon Federico mon ami mon frère de chambre je ne t’oublierai jamais)

Puis, sans me retourner, j’ai franchi la porte, auréolé de lumière, droit et fier, face à mon Destin.

Vincent Lahouze


(Premières pages extraites de « Rubiel e(s)t Moi », mon futur livre autobiographique, dont la préface est à lire ici.)

Photo: Première photo d’identité à 4 ans.

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