Hier, dans mon école, je regardais les nouveaux petits CP déambuler parmi les grands, c’est leur première rentrée et il faut les voir, attentifs et les yeux grands ouverts, tenir le plateau en cantine des deux mains tremblantes pour ne pas le faire tomber (on lève la main si tu veux quelque chose!), soucieux de bien respecter les règles de vie, (le ballon, pas au pied!), ils prendront vite leurs marques, c’est certain, mais pour le moment ils observent, à la fois craintifs et impatients de se mêler aux autres, sans se faire reprendre, pour le moment, par les adultes.

Et moi, j’étais là, dans la cour de récréation, en train de regarder ce petit monde de demain s’agiter, courir, quand je l’ai remarqué, assis sur la murette, immobile et silencieux.

Je me suis approché de lui, il ne pleurait pas, il ne semblait pas triste ou perdu. Il regardait juste les autres jouer, d’un air grave et sérieux. C’est rare, un enfant de CP, avec une telle expression sur le visage, alors je me suis assis à côté de lui (pourquoi cet air si sérieux?), je lui ai demandé (ça va?), il ne m’a rien répondu, il se contentait de fixer la cour, toujours avec ce regard calme, la tête bien droite, insensible à l’agitation et aux cris des enfants autour (pourquoi cet air si sérieux?) C’est perturbant un enfant qui ne bouge pas. Puis soudain, il se tourne vers moi, penche légèrement la tête et sa petite voix résonne dans mes oreilles

(En fait, je me posais une question, pourquoi je n’ai pas le droit de porter une robe à l’école alors que ma sœur a le droit de porter un pantalon?)

Je reste silencieux à mon tour, tandis que son regard m’interroge, dans l’attente d’une réponse. Je ne sais pas quoi lui répondre. Je n’ai pas les mots pour lui expliquer. Sa question flotte et s’élève au dessus de la cour, (oui, pourquoi?)

Sa voix résonne à nouveau 

(A la maison, j’aime jouer au ballon, j’aime jouer avec mes lego mais j’aime aussi porter les robes de ma soeur, j’aime quand je porte une couronne, j’aime mettre du rose sur mes joues mais je ne peux pas le faire à l’école, pourquoi?)

Je reste muet. Comment lui dire que cette société ne voit la vie qu’en rose et en bleu, que cette société n’accepte socialement que deux genres, que les filles sont censées être des princesses, que les garçons sont censés être des pompiers depuis toujours, que les filles jouent à la dînette pendant que les garçons tapent dans un ballon de foot depuis toujours, comment lui dire que cultiver sa différence est mal vu, qu’un garçon ne peut pas avoir les cheveux longs et se maquiller sans être traité de tapette, qu’une fille ne peut pas avoir les cheveux courts sans être traitée de garçon manqué, comment lui dire, hein, (oui, pourquoi?)

Je ne dis rien, j’ai juste envie de le serrer contre moi, de lui faire un gros câlin, de lui donner toute ma force pour les années futures, afin qu’il ne baisse jamais les bras. J’aimerais tant lui dire, (mets des robes si tu en as envie, mets du vernis si tu en as envie, joue à la poupée si tu en as envie, ça ne fera pas de toi un monstre, bien au contraire), j’aimerais tant lui dire (ce n’est pas ton sexe qui te définira, ce ne sont pas tes habits, ta musique, ton sport qui te définira, ce n’est pas parce que tu es un petit garçon que tu dois aimer les trucs de garçons que la société t’impose, tu es et tu seras Toi, unique et parfait) j’aimerais tant lui dire (il te faudra te battre chaque jour, il te faudra lutter contre l’intolérance, contre la peur et le rejet qui est en passe de devenir un sport national en France, il te faudra garder la tête haute et garder confiance en toi) mais je ne dis rien, je le laisse m’interroger du regard, alors que je suis perdu dans mes pensées, (oui, pourquoi?)

Je me lève, troublé par la maturité de cet enfant qui me ramène à mes propres questionnements. Parce que j’aime me maquiller de temps en temps, je porte des bagues et les cheveux longs. Et je me suis souvent posé la question, plus jeune, de ce que j’étais, qui j’étais, qu’est-ce qui me définissait en tant qu’homme au sein de notre société. Sa question continue de résonner à mes oreilles, (oui, pourquoi?)

Je sens qu’il n’a pas fini de m’étonner, unique en son genre, ce petit Princess Boy.

On reparlera de tout cela, plus tard, c’est promis.

Vincent Lahouze

 

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