L’enfant crie.

Madame L. relève brièvement la tête. Sûrement les canalisations, sûrement des jeunes qui traînent dans la rue et qui font la fête, sûrement un chat qui marque son territoire. Ça arrive si souvent. Madame L. prend sa télécommande et augmente le son. Madame L. préfère regarder la télévision et s’indigner des SDF qui meurent dans le froid. Les pauvres, quand même.

L’enfant pleure.

Monsieur A. et son chapeau soupire. C’est la 6ème fois cette semaine. Et on n’est que mardi. Monsieur A. et son chapeau hésite. Mais on lui a toujours dit de ne pas se mêler de ce qui ne le concerne pas. Et puis, il doit bien y avoir une raison,  pas la même éducation. Alors il remet ses écouteurs dans les oreilles, vite, et écoute le dernier son à la mode. Une tuerie, une claque musicale, vraiment.

L’enfant hurle.

Mademoiselle C. est étudiante et aimerait bien se concentrer. Mais Mademoiselle C. n’ose pas déranger, elle ne donnera pas de coups de balai dans le plafond, elle n’a pas envie de passer la jeune conne de service, Mademoiselle C.ne dit rien, elle soupire, écoute quelques secondes tout en hochant la tête, puis remet ses boules quies, sa leçon de droit sur le code pénal ne s’apprendra pas toute seule, hein.

L’enfant tombe.

Monsieur H souffle. Ils bougent encore les meubles sûrement, c’est quelque chose de quotidien, apparemment. Mais Monsieur H ne bougera pas, que chacun reste chez soi, il a bien d’autres chats à fouetter, Monsieur H. Il regarde par la fenêtre, voit quelques silhouettes qui s’interrogent mais qui ne bougent pas pour autant. Pourquoi le ferait-il, alors.

L’enfant gémit.

Madame E. râle. Encore. Décidément. Madame E. lève les yeux au ciel. Elle aimerait pouvoir finir son livre sans être dérangée toutes les cinq secondes, c’est donc trop demandé, Madame E. aimerait lire en paix. Elle en est presque à l’épilogue, bientôt elle connaîtra le nom de l’assassin et de sa complice. Elle a hâte.

L’enfant ne bouge plus.

Madame S. est dans un coin de la chambre, les mains sur les oreilles. Elle attend que le temps passe et fixe la tapisserie blanchâtre, délavée et tâchée de gouttes de sang. Certaines sont anciennes, certaines sont fraîches, on dirait un champ de coquelicots qui aurait poussé sur les murs. Madame S. se rappelle des bouquets de fleurs pour apaiser la douleur. Madame S. attend que la crise passe, pourvu que le rôti ne crame pas dans le four, sinon ce sera son tour, elle le sait.

L’enfant s’est tu.

Enfin, le silence règne dans l’immeuble.
L,

A,

C,

H,

E,

S,

respirent, soulagés.
Faut croire qu’ils n’arrivaient pas à dormir mais qu’ils arrivaient à fermer les yeux.

Vincent Lahouze

En mémoire du petit Tony, 3 ans, assassiné dans l’indifférence générale.

 

 

 

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