Le jour se lève sur la jungle épaisse, dense, immense, je suis Nagawika, le petit indien qui rampe au milieu des feuilles mortes, je me cache, blotti dans un fourré, derrière les arbres de la forêt d’émeraude pour échapper à une mort certaine et aux cowboys qui me poursuivent sans relâche depuis l’aube, je les entends de l’autre côté du fleuve d’argent, ils me cherchent et j’attends là, tapi dans l’ombre, j’ai le visage strié de peinture de guerre, je suis prêt à utiliser mon arc et mon couteau. Je suis le seul de ma tribu, tout le monde est mort, il ne reste plus que moi. Les cris se rapprochent, je les entends rire, je serre les dents, je suis prêt à me battre les armes à la main quand soudain, un sifflement strident résonne à travers les arbres, faisant s’envoler les perroquets. La sonnerie vient de retentir dans l’école maternelle, interrompant brusquement les enfants dans leurs aventures. La jungle se retransforme en cour de récréation, le fleuve en toboggan tandis que les perroquets perdent leurs couleurs multicolores pour redevenir de simples pigeons. Nous sommes lundi matin, il est temps d’aller se ranger devant la classe et attendre que notre maîtresse arrive.

Mais ce jour-là, notre maîtresse n’arrive pas.

La porte s’ouvre sur une jeune femme blonde, elle sourit, je vois ses dents. Elle a de grands yeux bleus. Elle nous dit (Bonjour les enfants, je m’appelle Elsa, je vais être votre nouvelle maîtresse pour aujourd’hui, entrez dans le calme, merci). Nous entrons. Je m’assoie à côté de Coralie, je suis vaguement inquiet, les autres enfants rient, parlent, je ne dis rien. Je n’aime pas que l’on perturbe mes habitudes, tout le monde s’agite, il faudra bientôt faire l’appel et se taire, je regarde notre nouvelle maîtresse, ses grands yeux bleus, son sourire et ses dents blanches, je vois ses gencives, je ne dis toujours rien, j’ai perdu mes repères, je ne me sens pas très bien, j’aimerais que notre maîtresse revienne. Les yeux bleus commencent à faire l’appel, elle n’arrête pas de sourire, plus elle sourit, plus j’ai peur. (Vincent?) Je ne réponds pas. (Qui est Vincent?) Je finis par lever la main, lentement, je tremble. Les yeux bleus se fixent sur moi, me transpercent comme de l’eau gelée. Elle continue de sourire. (Qu’est-ce que tu as sur les joues?) Je n’ose pas lui expliquer que ce sont des peintures de guerre, elle ne comprendrait pas cette nouvelle maîtresse, elle ne comprendrait pas Nagawika, la forêt, les cowboys, les perroquets et leurs plumes colorées dans mes cheveux, alors je ne dis rien. Elle s’approche de moi, elle dit (c’est de la boue, va te nettoyer et dépêche toi.) Je me lève, je rougis, sa voix est comme un vent glacial et pourtant j’ai chaud, mes joues me brûlent, je quitte la classe et je sens son regard s’agripper à mon dos.

Lorsque je reviens, les yeux bleus ne me quittent pas, ils m’enveloppent, me tétanisent. Elle s’approche à nouveau de moi, le sourire et les gencives me disent en articulant lentement (tiens, Vincent, prends cette feuille et découpe la avec les ciseaux, en suivant les pointillés.) C’est la première fois de ma vie que je tiens des ciseaux, je ne sais pas faire, je ne sais pas quoi faire, j’ai mal au ventre, les yeux bleus s’impatientent (alors, qu’est-ce que tu attends?) Alors, je finis par déchirer maladroitement la feuille, de travers. Son rire éclate, c’est comme si Nagawika venait de se prendre une balle, son rire me pénètre, il résonne encore en moi des années après, les yeux bleus me regardent, j’ai froid. (Non mais mon pauvre garçon, tu es d’une maladresse c’est fou, non mais on t’apprend rien en classe franchement, je vais avoir une discussion avec ta maîtresse, t’es sûr que tu as le niveau pour être en grande section, je pense qu’il serait préférable que tu retournes en crèche, hein.) Et elle continue de rire, je regarde les gencives, je regarde les dents qui me déchirent l’intérieur du ventre, mes yeux me brûlent, je tente de retenir mes larmes, un indien ne pleure pas, Nagawika ne pleurera pas, les dents s’approchent de moi (mais tu comprends ce que je dis, au moins?) J’entends le mépris dans sa voix, je baisse les yeux. Coralie lève la main (maîtresse, c’est pas de sa faute, Vincent est Colombien, il vient d’arriver en France!) Le sourire se fige, lentement, les dents se serrent, les yeux bleus se penchent sur moi. Elle me dit, presque en chuchotant.

(Ah oui, et tes parents t’ont acheté combien? Ils ne pouvaient pas prendre un chien, à la place?)

Nagawika s’écroule, touché en plein coeur, il tombe au milieu des feuilles mortes. J’ai honte d’être ici, je ne suis pas à ma place, pour la première fois de ma nouvelle vie en France, je comprends brusquement que je suis un étranger. Ce soir-là, je ne dis rien à mes parents, mais au fond de mon lit, je sens les dents et les gencives marquer sur ma peau (tes parents t’ont acheté combien?), les yeux bleus de mon clown me fixent, lui aussi. Cette nuit-là, un petit indien a envie de mourir.


Vincent Lahouze
Extrait de Rubiel e(s)t Moi, mon futur projet littéraire

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