Un soir, j’ai eu envie de crever.

C’est venu comme ça, comme te vient brusquement l’envie de ne plus jamais rire. Chloé venait de me quitter pour la première fois, il y avait encore ses mots qui résonnaient en moi, j’avais à peine 18 ans, on n’est pas sérieux quand on a 18 ans tu sais, mais qu’est-ce qu’on peut être amoureux. Elle m’avait dit (je ne t’aime plus, c’est comme ça). J’avais senti mon sang se geler dans mes veines, c’était l’hiver dans mon corps, le soleil venait de mourir en ce mois de Septembre, (je ne t’aime plus), elle m’avait rendu mes affaires et j’étais resté planté là, à la regarder partir, sans un mot, sans un bruit,  la nuit venait de tomber sur ma vie sans que je ne m’en rende compte, (c’est comme ça.)

Je suis rentré chez moi, comme un fantôme, (je ne t’aime plus), j’ai passé le repas à fixer mon assiette sans rien dire, indifférent à la conversation, j’avais l’impression que même les aliments se foutaient de moi, j’avais froid et plus rien n’aurait pu me réchauffer maintenant que je ne vivais plus entre ses bras, (c’est comme ça.) Je suis parti m’enfermer dans ma chambre, je me suis allongé les bras en croix sur le lit et j’ai attendu. Un message de sa part, un retour en arrière, que je me réveille, que ce ne soit qu’un mauvais rêve, j’ai attendu quelque chose et rien n’est venu. Le silence était assourdissant, j’en entendais l’écho qui me vrillait le crâne, j’entendais sa voix calme, (je ne t’aime plus), son petit rire silencieux flotter dans le vide, dans ce trop plein de nous deux qui ne voulaient plus rien se dire, (c’est comme ça). J’étais comme ça, à écouter le temps qui passe, à écouter le tic-tac de toutes ces heures que je ne vivrais jamais plus dans son regard et la douleur m’éventrait, le cœur au bord des lèvres, j’avais la sensation que mes tripes sortaient, qu’elles allaient se répandre et repeindre les murs de ma chambre d’adolescent. J’avais envie que tout s’arrête, que sa voix s’éteigne, que tout s’efface, que plus rien n’existe puisque je n’existais plus pour elle. Alors, je me suis relevé.

J’ai ouvert la fenêtre, j’ai grimpé dessus, en équilibre, et je me suis préparé à sauter.

J’ai regardé le sol, j’ai regardé la Lune, je me suis dit que c’était une belle nuit pour mourir, tout était si calme, si paisible. Il n’y avait rien que le silence, (je ne t’aime plus), rien que le vent frais qui caressait les rideaux et mon visage, du haut de mes 18 ans et du deuxième étage, je me tenais debout face au vide, les mains agrippées au cadre, je n’avais pas peur, je n’avais plus mal, j’étais prêt, (c’est comme ça). J’ai pris une grande respiration, j’ai jeté un dernier regard en arrière quand soudain un souffle de vent a été plus fort, je l’ai senti m’envelopper, rentrer dans la chambre, une feuille blanche est tombée du bureau en désordre, elle a tournoyé et est venue lentement s’échouer au pied de la fenêtre. Cette vision a suffi à me couper les jambes, elle m’a ramené brusquement à la réalité, et je me suis retrouvé en équilibre instable, avec le bruit des voitures qui passaient, le vertige et la peur au ventre. Le corps trempé de sueur, j’ai sauté, dans la chambre.

J’ai ramassé la feuille blanche, une banale feuille de brouillon vierge et l’évidence m’a frappé de plein fouet. J’allais écrire. Faire couler l’encre au lieu de faire couler mon sang. Décorer cette feuille de mes tripes au lieu de décorer le trottoir de ma cervelle. J’allais écrire. Écrire ou mourir. Alors, toute la nuit, j’ai écrit. J’ai noirci la feuille, puis une autre et une autre et encore une autre, j’ai écrit à ne plus sentir ma main, j’ai écrit en longs jets brûlants, avec mes larmes, avec ma haine, avec cet amour qu’on refusait que je donne, j’ai écrit comme je faisais l’amour, passionnément, maladroitement, avec fièvre, avec douleur, avec cette urgence au fond du ventre et la peur de ne jamais être à ma place, j’ai écrit pour ne pas mourir, j’ai écrit pour ne pas hurler en pleine nuit et réveiller le Monde entier. Voilà, c’était ça, écrire ou mourir.

11 ans après, je repense à cette nuit de Septembre, je repense au vent qui souffle, je ne crois pas au hasard, je ne crois pas aux coïncidences. Cette nuit-là, une feuille blanche m’a sauvé la vie. Depuis, je continue d’écrire.

Et j’ai compris le but. Écrire et mûrir.

Vincent Lahouze

 

Publicités