Après les attentats du 13 Novembre, il y avait moins de rires dans la cour de récréation.

Je regardais certains de mes élèves errer, tourner en rond, sans trop savoir où aller, sans trop savoir si la terre tournait en même temps qu’eux, si tout cela avait un sens.  Il y en avait un, les yeux pâles, la bouche et le cœur serrés, je sentais sa tête sur le point d’exploser. L’enfant s’est assis à côté de moi, la mine grave, le sourire figé en un croissant de lune qui ne verrait plus jamais  le jour, il s’est assis à côté de moi, en silence, mais le bruit de ses questions était assourdissant. L’enfant m’a regardé et m’a dit (je peux comprendre que l’on tue les animaux pour se nourrir, je peux comprendre même si je n’aime pas ça.) Je n’ai rien dit, je n’étais pas encore végétarien à ce moment-là mais je savais au fond que l’enfant avait raison, on pouvait comprendre mais ne pas l’accepter, je n’ai rien dit, j’ai attendu la suite. Au bout de quelques secondes de silence, l’enfant a dit (je peux comprendre qu’on coupe les arbres pour faire du papier, je peux comprendre même si je n’aime pas ça.) Je n’ai rien dit, je n’avais pas encore une conscience biodégradable et durable mais je savais au fond que l’enfant avait raison, on pouvait comprendre mais ne pas l’accepter, je n’ai rien dit, je me suis contenté de lui sourire, en attendant la suite. Au bout de quelques minutes de silence, toujours le regard fixe vers un horizon un peu meilleur qui n’arrivait pas, l’enfant a dit (mais j’ai beau essayer de chercher, je ne comprends pas pourquoi les gens s’entretuent, je ne comprends pas l’utilité, je ne comprends pas et je n’aime pas ça), j’ai senti sa voix se briser, il y avait un torrent de larmes qui ruisselait en cascade à l’intérieur, je pouvais entendre le bruit d’un cœur d’un enfant de 9 ans qui se noie.

Une fois de plus, l’enfant avait raison, une fois de plus, j’étais incapable de lui répondre.

Que dire? Comment lui expliquer que je ne savais pas, que je ne comprenais pas moi non plus. Comment trouver les mots, prudemment, sans le heurter, tout en préservant son innocence, son enfance? J’aurai aimé le rassurer, lui dire que les enfants ne craignent rien, qu’ils sont immortels, que la Mort perd toujours à cache-cache, perd toujours à 1, 2, 3 Soleil, que la Mort se casse la gueule toujours à l’élastique. J’aurai aimé le rassurer, j’ai essayé de lui dire que ces gens qui sèment la haine ne sont que des mauvaises graines et qu’à force de cultiver la peur, ils finiraient par se planter, à jamais. Mais l’enfant n’était pas dupe, il écoutait la radio, la télé, il entendait la voix des politiques, la voix des religions, il voyait le regard inquiet des gens dans le métro, à se méfier des uns des autres, tout ces mots, tous ces morts qui se mélangeaient dans sa tête, l’enfant avait perdu l’envie de rire, l’envie de jouer.

Alors, il m’a dit, en relevant la tête vers le ciel, (je comprends que les gens essayent de visiter l’espace, moi aussi j’ai envie de quitter cette planète.)

Et tout en le regardant pleurer face au soleil, je me suis dit qu’avec un peu de chance, un arc-en-ciel se dessinerait sur ses joues.

Vincent Lahouze


(Cela fait bientôt 10 ans que je travaille avec des enfants, je n’ai jamais autant appris qu’à leur contact. En espérant que le monde qu’on va leur laisser sera moins moche, en espérant qu’ils changent le futur.)

Photo: Fresque de Banksy.

 

 

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