J'ai longtemps vécu avec une personne qui avait peur de jeter.

Elle gardait tout. Absolument tout. Sa chambre ressemblait à un vieux musée que les gens visitent le dimanche, un vieux grenier hors du temps, une brocante de vieux souvenirs qui s'entassaient et prenaient la poussière. Elle gardait tout. Ses regrets, ses rancoeurs, ses joies et ses peines. Elle gardait tout. Des vestiges, des fragments, des morceaux de vies qui s'étalaient dans chaque coin. Il y avait tant de choses, elle essayait de combler tant de vide. Elle collectionnait les tickets de métro, de cinéma, les vieux billets de train, d'avion, les boîtes d'allumettes, de mouchoirs, de chaussures, les paquets de cigarettes collés aux murs, les vieilles canettes, elle collectionnait des cailloux qu'elle ramassait sur la plage, du sable venu des quatre coins de son monde qui ne tournait pas rond pour les autres, ceux qui jetaient tout. Elle gardait, elle gardait, elle regardait son royaume et elle se sentait bien, je crois. A l'abri du temps qui passe. Et moi, j'étais au milieu de ce foutoir, j'essaye de nager, de trouver ma place. J'essayais de me faufiler entre des piles de photos, des piles de livres, des piles de piles et j'essayais de ne rien faire tomber. Je ne voulais pas la laisser tomber, je l'aimais tellement. Je lui disais que je serai toujours là, que je serai le gardien de ses nuits et de son musée, qu'elle serait la reine de ce palais fait de débris et de courants d'air, et tandis qu'elle remplissait le vide de papier, de journaux, de bâtonnets d'encens et de coquillages, l'espace entre elle et moi s'agrandissait de jour en jour mais qu'importe, je me faufilais entre ses souvenirs, je me raccrochais aux feuilles volantes, aux boîtes de CD, à ses vieilles peluches.

Puis, un jour, elle a guéri de son passé.

Elle m'a jeté.

Vincent Lahouze

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