Elle fouille dans les poubelles, chaque soir.

Ses mains caressent les ordures, elle cherche, elle gratte, elle soulève les papiers gras. Sa mémoire est comme ces morceaux de débris, cassée, abîmée, vieille, en miettes. Elle fouille, elle a une poussière dans l'oeil, sûrement la poussière d'un souvenir d'une vie où elle était belle, où elle avait encore une place dans la société et le regard des autres. Elle fouille, sans honte, elle murmure qu'il faut bien manger pour survivre, ça fait bien longtemps que le monde lui a arraché sa dignité. Mais elle est là. Encore. Ses mains plongent dans les épluchures, elle respire la pourriture, elle essaye de se souvenir de l'odeur des fruits frais, de la balançoire au fond du jardin, du rire de ses enfants, du goût des confitures et de leurs baisers sucrés, collants, sur ses joues, elle essaye de se rappeler des jours heureux, des jours anciens et elle pleure, la tête dans la poubelle. Où sont-ils, désormais.

Elle fouille dans les poubelles, chaque soir.

C'est une chasse au trésor, au quotidien, une chasse contre la mort, elle survivra à l'hiver qui arrive, l'hiver arrive toujours, alors elle survivra ou elle mourra dans l'indifférence la plus totale. Ses mains tremblent d'impatience devant un sandwich à moitié mâché par quelqu'un qui a le temps, l'argent, la jeunesse et l'arrogance de pouvoir jeter de la nourriture, elle n'aura pas le ventre vide ce soir, pas complètement. Elle est là, transparente, les gens en costume passent et repassent. Être pauvre, c'est impardonnable. Mais être une femme pauvre est encore pire. Mais elle est là, encore. Le soleil tombe et les bars se remplissent, comme chaque soir, la clameur monte, sûrement un match du PSG, sûrement un but de l'homme qui vaut 222 millions, elle chantonne, dans un murmure que seul le vent peut entendre, la tête dans la poubelle, est-ce que ce monde est sérieux…

Vincent Lahouze

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